Changements

Une portion du mur de Berlin

J’ai grandi pendant deux gros changements sociaux : la chute du mur du rideau de fer et l’apparition de la micro-informatique et d’internet. Le premier fut largement inattendu, même si de nombreux expert l’ont prédit, certains même avant le fait. Le second a plutôt été l’inverse, tout le monde a prévu la révolution, et il s’est bien passé quelque chose, mais plus tard, et pas ça n’a pas été le futur prévu…

Une des meilleures explications sur le changement qu’on m’ait donné était à l’Université, je crois au cours de Physique Générale. En gros, lorsque l’on connaît un domaine, et que l’on attend un changement, il arrive toujours plus tard que ce que l’on attend, mais lorsqu’il arrive, il est plus profond que ce que l’on attendait. Les deux s’expliquent par notre tendance à sous estimer la complexité du monde. Pour que le changement lieu, il faut que beaucoup de choses dont on n’a pas conscience changent aussi, mais une fois que le changement à lieu, l’impact dépasse nos attentes, justement à cause de ces mêmes changements plus profonds.

Ce principe s’est assez bien vérifié en ce qui concerne Internet. Pour un fan de littérature Cyberpunk qui étudiait l’informatique au début des années 90, l’explosion du web était inéluctable pour la fin de la décennie. Elle est arrivée 10 à 20 plus tard, mais jamais je n’aurais imaginé les réseaux sociaux et leur impact, ou le fait qu’un groupe de parents de l’école enfantine se coordonnent à travers un système de chat

Au moment de la chute du rideau de fer, tout le monde s’est accordé à dire que c’était historique, sans pouvoir dire exactement comment. On craignait une nouvelle version du printemps de Prague, de la révolution de 1956. Ça a été différent. Il y a eu la guerre dans les Balkans – chose peu enthousiasmante quand on fait ses cours de répétition à l’armée et qu’on a 20 ans… On a beaucoup parlé de l’hyper-puissance des USA, de l’ordre nouveau. Le gros changement a été en Europe, qui est apparue comme un entité, et un centre de gravité déplacé vers l’est, la déchéance de l’aspect atlantique. Des conséquences indirectes, le Brexit, le fait que j’épouse une femme venue d’ex-Yougoslavie.

La pandémie était largement annoncée, mais les gens ne voulaient pas y croire, l’Asie était toujours un endroit abstrait. Moins, évidemment, si on y avait vécu juste après que l’épidémie de SRAS soit passé juste à côté. Certains on voulu passer par dessus, en finir au plus vite, comme ceux qui pensent qu’on peut régler une grippe en 24 heures si on y croit très fort.

Comme beaucoup de crises, la pandémie a accéléré des changements qui étaient déjà en route, mais elle a surtout montré la vulnérabilité de l’infrastructure médicale, mais aussi logistique. Elle a aussi montré que d’autres modes de fonctionnement sont possibles. Espérer que tous les employés retourneront au bureau cinq jours par semaine a autant de sens qu’espérer que les femmes retournent au tâches ménagères après avoir pratiqué nombre de professions durant la guerre.

L’attitude par rapport au changement climatique me rappelle la première période d’internet, une partie de la population n’y croyait pas, puis, toutes les administrations et les compagnies s’y sont mis, mais sans réellement réfléchir, sans remettre en cause les processus, les structures fondamentales, quitte à envoyer par e-mail un formulaire qui serait imprimé, transmis en interne et son contenu saisi, comme avant. On parle de voitures électriques, de pompe à chaleur pour les maisons, mais pas réellement de la structure urbaine.

Dans mon université au Japon, il y avait un distributeur d’argent à l’intérieur du bâtiment central. Chaque soir il se fermait, pour respecter les heures du bureau. Internet et l’informatisation ont remis en cause les processus administratifs, leur structure. Si les choses sont généralement plus simples, cela a aussi exclu une partie de la population – typiquement celle qui n’est pas à l’aise avec l’informatique mobile.

Je soupçonne que quelque chose de similaire aura lieu avec les questions climatiques. Après une première phase superficielle, les questions structurelles viendront. En particulier celle de la densité. La manière la plus efficace de consommer moins d’énergie lors d’un déplacement de A vers B est de rapprocher A et B. La mobilité douce, les transports publics, le chauffage à distance, le recyclage, le commerce local sont autant de sujets sous-tendus par la densité.

Vivre dans une maison isolée, accessible uniquement en voiture pourrait bien devenir un style de vie aussi compliqué que vivre sans téléphone mobile. La changement sera probablement plus violent que ceux provoqués par l’informatique. D’abord parce qu’il y a une réelle urgence, ce qui n’était pas le cas avec internet et l’informatique. Ensuite, parce qu’il risque d’être renforcé par d’autres changements structurels, comme des prix plus élevés pour l’énergie ou les jeunes générations pour lesquels le style de vie sub-urbain est inaccessible et peu attractif.

2 thoughts on “Changements”

  1. On est à peu près de la même génération, donc j’ajoute :

    La montée de la Chine. Après 3 décennies d’émergence et une démocratisatio ratée (Tien An Men), on peut interpréter la période actuelle comme la démonstration que la Chine va tenir le reste du monde à la gorge, et le dernier moment où l’on peut éviter d’en devenir complètement dépendants.

    La montée des dictatures : après l’euphorie de 1989, on pouvait interpréter la guerre en Yougoslavie comme le dernier acte des règlements de compte des guerres européennes du XXè siècle, gelés par la Guerre Froide. La démocratie ne s’est pas exportée aussi bien que prévu à l’est et est menacée, même dans des pays de l’UE, alors que l’Occident perdait son contrepouvoir et que l’hyperpuissance américaine claquait sa richesse en guerres inutiles.

    Le vieillissement de la population : c’était déjà dans mes cours au collège. Je ne pensais pas que l’impact serait aussi énorme sur la sclérose du débat politique et la peur de l’avenir liée au repli sur soi général. Quels seront les impacts du vieillissement accéléré de la Chine, du Japon, et même de l’Allemagne ?

  2. Je ne me risquerai pas à prédire le futur politique, surtout en ce qui concerne la Chine, j’ai trop entendu des prédictions similaires concernant le Japon. Beaucoup de similarités et beaucoup de différences. Difficile de dire qui va dominer quand je n’ai pas réellement d’idée sur ce qui sera important (resources? population? technologie?).

    Pour les pays de l’est, je pense qu’une partie du problème c’est que si la démocratie ne s’est pas exportée, beaucoup de gens se sont exportés en sens inverse. Quand la majorité des gens compétent et/ou raisonnables sont partis, une bonne dose de nationalisme et on glisse vite dans la corruption et l’autoritarisme.

    Le vieillissement de la population, c’est effectivement un gros changement, sur lequel on n’a que peu parlé, et chaque pays reste bien coincé sur ses idées.

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