Des règles et des alphabets

Un des aspect frustrant de l’étude du japonais est le flou qui entoure les règles liées à la langue. Les explications qu’on fournit aux étrangers que ce soit pour la grammaire ou les règles liées aux caractères sont souvent assez éloignées de la manière dont la langue fonctionne en réalité.

En exemple très simple de ce genre d’explications floues concerne la différence entre hiragana et katakana. Officiellement, il s’agit de deux jeux de caractères distincts, avec chacun ses applications: les kanjis sont utilisés autant que possible, les hiraganas sont utilisé pour les parties phonétiques qui n’ont pas de kanjis équivalents, et les katakanas pour les onomatopées. Cette règle est soigneusement enseignée aux étrangers, qui la répètent bravement.

Le problème, c’est qu’en pratique, l’écriture ne se fait pas ainsi. Un exemple simple est le texte stop que l’on trouve peint sur les routes et les panneaux routiers. Après investigation, le texte est écrit de quatre manières:

  • 止まれtomare
  • とまれtomare
  • 止マレtomare
  • トマレtomare

D’après la règle, la première écriture est la plus correcte, la seconde serait appropriée pour les enfants, les deux secondes n’ont pas de réel sens. Évidemment si les quatre sont utilisées, c’est qu’elles sont toutes valides. La première chose intéressante que j’ai observé, c’est que quand j’ai affirmé que le mot était écrit de quatre manière, personne ne m’a cru.
Les différents systèmes d’écriture sont tellement bien intégrés que la plupart des japonais n’y prêtent pas attention – cela fait naturellement partie intégrante de la culture générale, et il traduisent automatiquement d’une écriture à l’autre.

Au premier abord, on s’interroger sur le fait que le même mot puisse être écrit de manière aussi variée, surtout dans un contexte routier qui demanderait une certaine standardisation. Est-ce que la même chose pourrait se passer dans un pays européen? En un sens oui:

  • STOP
  • Stop
  • stop

Minute, me direz-vous, c’est chaque fois le même texte, le seul changement c’est l’usage des majuscules / minuscules. Que sont les majuscules et les minuscules, sinon deux alphabets différents qui représentent de fait les même symboles? De fait, minuscules et majuscules ont des origines historiques différentes.

Une explication simple pour la différence entre katakana et hiragana est que les katakanas correspondent aux majuscules et les hiraganas aux minuscules. À chaque minuscule correspond une majuscule, à chaque hiragana correspond un katakana. Les premiers systèmes informatiques en europe ne gèraient que les majuscules, ici ils ne géraient que les katakanas. Quand est-ce qu’on utilise les katakanas? Comme en français, pour mettre de l’EMPHASE sur mot. La convention typographique est d’écrire ainsi les mots étrangers et les onomatopées, mais c’est surtout une convention (comme dans les langues européennes le fait d’écrire un acronyme en majuscules). Des mots en japonais peuvent être écrit en katakana pour les mettre en avant, ou simplement parce que le système sous-jacent ne supporte ni les kanjis ni même l’alphabet hiraganas, c’est typiquement le cas de l’interface LCD des imprimantes, lecteurs de cartes etc.

Qu’en est-il des kanjis? La situtation est là encore moins claire que ce qu’on pourrait croire. Pour un japonais, l’usage de kanjis a un côté très formel, donc tout écrire en kanji donne un côté très formel. Écrire une partie du texte en hiragana permet de le rendre moins formel. En particulier, les verbes auxilliaires très couramment utilisés sont souvent écrits en hiragana. Par exemple, 食べて下さいtabete kudasai (mangez s’il vous plaît) est souvent écrit 食べてくださいtabete kudasai. Vu que kudasai est perçu plus comme une forme de conjugaison qu’un mot à part (en fait un verbe, 下.さるkuda.saru). Évidemment, le fait qu’on choisisse de ne pas utiliser un kanji simple est assez frustrant. Dans certains cas, les japonais ne connaissent simplement plus les kanji pour écrire un mot pourtant courant, l’exemple le plus frappant est le mot bouilloire 薬缶yakan, la décomposition est relativement logique: médicament-pot, pourtant la majorité des japonais ne connaissent pas les kanjis pour ce mot.

De l’autre côté, les kanjis sont un moyen de faire des jeux de mots dont les japonais sont très friands. Ces jeux de mots sont très courants, ce qui ne simplifie rien pour ceux qui essayent de comprendre la langue. Un exemple très courant concerne les bars à sushis avec un tapis roulant. Le mot japonais « officiel » est 回転鮨kaiten sushi, ce qui peut se traduire par tourner-mouvoir-sushi. Évidemment ce n’est pas très lyrique. Donc une des chaînes de bar à sushi est nommée 海天鮨kaiten sushi. Vous aurez observé que cela se lit de la même manière, mais la signification est à présent mer-céleste-sushi, ce qui est, vous en conviendrez, est quand même plus sérieux.

L’usage des kanjis et des jeux de mots ne se limitent pas aux mots purement japonais. L’exemple le plus courant est le plat nommé tempura. Le mot peut s’écrire à nouveau de plusieurs manières:

  • てんぷら tenpura
  • 天ぷらtenpura
  • 天麩羅 tenpura

La seconde écriture, qui mélange kanji simple et hiragana est la plus commune. Le nom du plat vient de la phrase ad tempora cuaresmae utilisé par les missionnaires pour parler du carème. On notera l’usage du mot céleste dans un mot d’origine religieuse mais pour désigner un plat de carème. Comme c’est un mot qui a été importé il y a longtemps, il a été complètement assimilé et kanji-isé.

En théorie, ce traitement n’est pas appliqué à des mots qui sont des importations récentes. Ce qui ne m’a pas empêché de voir dans un restaurant le plat suivant: 和フルwafulu, il s’agit en fait de gauffres (waffles en anglois). WA signifie paix, équilibre (certains disent stase), et est considéré comme un synonyme du Japon. La gauffre en question était plutôt une crêpe et était servie dans une sorte de verre à cocktail avec de la glace vanille, est-ce que cela la rendait japonaise? Naturellement, cette construction va à l’encontre de toutes les « règles » que l’on trouve dans les livres, mais comme toutes les règles régissant une langue, leur principal but semble être de permettre de nommer figures de styles les infractions aux dites règles.

Les kanjis d’aujourd’hui:
Kanji Kun ON Signification Note
と.まる
to.maru

SHI
Arrêter
した
shita
さ.がる
sa.garu

KA
Inférieur, dessous くだ.さるkuda.saru: donner vers le bas
くすり
kusuri
ヤク
YAKU
Médicament, Produit chimique, poudre à canon, émail Le radical pour l’herbe (艹) et amusant (楽)
かま
kama
カン
KAN
Pot
ま.わる
ma.waru
カイ
KAI
Tourner 回し蹴りmawashi-geri: coup de pied tournant.
ころ.がる
koro.garu
テン
TEN
Tourner, Mouvoir
ふすま
fusuma

FU
Gallette de Gluten

RA
Gaze, Soie fine, Rome

One thought on “Des règles et des alphabets

  1. Très intéressant.

    Je ne connaissais pas l’écriture pour Yakan. Effectivement c’est très logique. Le mélange avec des Katakana est aussi utilisé pour donner un coté “branché et jeune” à un mot: 携帯電話 => ケイタイ est l’exemple le plus connu.

    Pour ma part, j’éprouve souvent des difficultés à reconstituer les mots à partir des longues successions de katakana que l’on trouve sur les petits écran LCD des imprimantes, photocopieurs bas de gamme, téléphones sans fil… Si seuleument, les éléments syntaxiques étaient séparés…

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