Le marais des langues…

La tour de Babel

Aussi longtemps que je me souvienne, j’ai été bilingue. Rien d’exotique, deux langues dans un pays qui en compte trois, ni d’exceptionnel, mon suisse-allemand a toujours été très simple, et ma maîtrise du français a longtemps été problématique – j’étais une catastrophe en orthographe et en grammaire. Malgré cela, je peux passer naturellement d’une langue à l’autre. Avec le temps, l’anglais s’est greffé sur cette paire.

Comme cela fait vingt ans que je travaille avec des gens de différent pays, de différentes cultures, l’anglais est en général la langue que l’on utilise, mais il est commun d’expliquer tel ou tel mot, tel concept, soit parce qu’il est absent en anglais, soit parce qu’on ne le connaît pas. Les langues sont un sujet de prédilection dans les conversations des expatriés.

Les gens qui ne parlent qu’une seule langue sont rares par ici. La langue dominante à Zürich, le suisse-allemand, n’est pas, à proprement parler, une langue, mais une myriade de dialectes dont les limites sont mouvantes et floues, et qui absorbent tout naturellement des vocables étrangers, on dit Vélo et pas Fahrrad, le premier arrondissement est la City.

Quand je parle de ces choses avec gens qui ne parlent qu’une seule langue, je ressent souvent deux choses. D’abord un sorte d’incompréhension, un peu la même que l’incompréhension des enfants uniques pour les relations compliquées avec frère et sœur. L’autre est une sorte d’envie, ah comme c’est pratique d’avoir appris plusieurs langues enfant, quand c’est facile, j’aimerais que mes enfants grandissent dans ces conditions.

Sauf qu’on ne peut pas apprendre une langue comme un numéro de téléphone, ou une table de multiplication. Chaque langue a ses modes de pensées ; pour la parler, il faut assimiler un nouveau mode de pensée avec ses nouveaux concepts, ses biais, ses métaphores, sa culture. Une personne bilingue doit gérer des cultures contradictoires en son sein. Elle n’est, par définition jamais pure, elle sait que ce qui est juste dans un contexte ne l’est pas dans un autre, le relativisme culturel n’est pas une théorie, mais un fait qu’il faut assimiler au plus vite. Bref, on est par nature dans l’erreur, l’inculture et la barbarie…

Une compétence qui peut-être acquise sans que cela vous affecte ou vous transforme, n’est probablement pas digne d’intérêt…

Je ne pense pas que ce soit l’exclusivité des langues, n’importe quel science, n’importe quel art, n’importe quelle technique, va, si elle est apprise en profondeur, changer la nature de celui qui la pratique.

La littérature semble être un monde à part : il est commun pour un musicien ou un compositeur de pratiquer plusieurs instruments, et bien des peintres ont pratiqué nombre de techniques et de média dans leur carrière, il est courant pour un écrivain de ne parler qu’une seule langue. Je suppose qu’en tant que défenseur de la culture, ils ne sauraient pactiser avec l’ennemi. Peut-être qu’en apprenant une seconde langue, un écrivain risque de perdre le lien avec ses lecteurs, principalement monolingues.

Mais le monde est grand, et les gens aimeraient pouvoir communiquer, donc ils apprennent des langues nouvelles, ils étudient, bachotent, s’échinent, mais c’est dur. Ils ont peur des erreurs, car ils viennent d’une culture qui est sans pitié à ce sujet, où la maîtrise parfaite de la langue détermine votre position sociale. Ils peinent surtout parce que les idées, les phrases ne s’assemblent pas comme il faut, parce qu’ils faut expliciter ce qu’il ne faut normalement pas expliciter, parce qu’il faut omettre ce qui était joli, ou nécessaire. Bref, parce qu’il faut remettre en question ce qu’on a appris à ne pas remettre en question il y a une vie…

7 thoughts on “Le marais des langues…”

  1. Excellent billet!

    Il y a très longtemps, un des “Monsieur Sylvestre” des Guignols glissait à PPD, sur le ton de la confidence, “le monde est mondial”. Nous vivons une époque où l’interconnexion culturelle est la mode. Il y a de moins en moins de monde sur la planète qui n’est pas exposé à au moins une culture autre que la sienne – en générale, la culture américaine (à part les Américains ex-mêmes).

  2. Un homme qui pratique deux langues est un bilingue, un gomme qui n’en pratique qu’une est… un américain.
    Mais oui, j’imagine que le bilinguisme est à la fois une ouverture et une fermeture…

  3. On est toujours la personne à la culture fermée de quelqu’un d’autre…
    L’exposition à la culture américaine reste en fin de compte très limitée, quelques clichés, quelques mots, quelques rituels sociaux, cela reste très superficiel. Malgré une bonne diète de série américaines, un français est toujours très mal équipé pour penser comme un anglophone.

  4. Très bon billet Thias (il méritait d’être un peu plus développé, mais je chipote).

    En ce qui concerne l’apprentissage des langues (du moins en France) le problème vient de l’Éducation Nationale… euh, je voulais dire, du fait que les gens croient qu’apprendre une langue se résume à connaître sa grammaire, son vocabulaire parfaitement.

    Je pense que l’apprentissage d’une langue est comparable à la pratique d’un sport. Apprendre les règles est nécessaire, mais c’est l’entraînement, encore et toujours l’entraînement qui fera que l’on maîtrisera la chose ou pas. Je vais même plus loin, on peut apprendre les règles sur le tas, même pas vraiment besoin de les apprendre avant.

    Pour le monde multiculturel, je dirais “mouais, pas vraiment”. La grosse majorité de la population mondiale est clairement monoculturelle (où si elle est bi-culturelle, c’est une certaine connaissance de la culture du voisin dans les zones frontalières).

    Quant à la connaissance de la culture américaine, je rejoins Thias. Beaucoup de Frannçais (je parle beaucoup de Français, parce que je parle de ce que je connais, et je me garde bien d’étendre les pratiques de mon pays à l’Europe ou au monde comme beaucoup de mes compatriotes aiment bien faire) croient connaître la culture américaine parce qu’ils regardent des séries TV, boivent du coca et regarde des infos obsédées par ce pays, mais il n’en connaissent rien de cette culture, rien. Le pire c’est qu’ils croient en être des spécialistes. Quand je vivais aux US, combien de fois ai-je eu à faire à des gens qui me faisaient des grands speeches sur mon pays d’adoption d’alors, et ce n’était que clichés, mauvaise compréhensions de phénomènes dont ils ne connaissent que quelques détails et autres.

    Je ne connais plus la citation exacte, mais “croire que l’on sait est pire que de ne pas savoir”. Cela peut s’appliquer à bien des Français en ce qui concerne les États-Unis.

  5. Quand je disais qu’on était exposé à d’autres cultures, ça n’impliquait pas qu’on les maîtrise parfaitement non plus, mais juste que tu ne peux plus dire à un môme qui regarde des séries US et lit des mangas que la culture française (ou européenne) est la seule qui existe.

    On reste tous plus ou moins monoculturels, simplement parce qu’on est né et que l’on vit dans la même cultures, mais on est aussi, plus facilement qu’il y a cinquante ans, exposés à d’autres références (sans avoir à voyager, s’entend), même si on ne les comprend pas toujours bien.

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