Une langue venue d’ailleurs

Couverture du Livre « Une langue venue d'ailleurs » par Akira Mizubayashi

Lorsqu’on m’a prêté une langue venue d’ailleurs d’Akira Mizubayashi, j’ai été très intrigué : un japonais qui écrit en français sur la question de l’entre deux langues, voilà qui promettait d’être très intéressant et la préface enthousiaste de Daniel Pennac n’a fait qu’augmenter mes attentes.

La première chose qui m’a frappée, c’est que le style m’a rappelé mon professeur de français durant les deux dernières années au Collège Calvin – l’équivalent du Lycée à Genève. J’ai retrouvé le style de français, l’amour inconditionnel des grand auteurs, la haine de mai soixante-huit. En un sens, ce texte aura été pour moi une madeleine, mais une madeleine bien amère. Je n’aime pas ce style trop marqué, trop occupé à briller, à montrer sa maîtrise de la langue tout en évitant tout vocabulaire concret, cette manière d’écrire qui occulte les idées et la narration.

Je n’aime pas l’idolâtrie qui pousse à énoncer que « après Proust il n’y a plus eu de roman français » (Dieu merci) et qui semble confondre une école littéraire dans un pays centralisateur avec la langue parlée par 220 millions de personnes, tout en portant aux nues des auteurs qui ont allègrement traversé les frontières de l’hexagone. Je n’ai pas d’affection particulière pour mai soixante-huit et les changements qui en ont découlé, mais cela ne veut pas dire que j’apprécie la hargne contre cet évènement, surtout quand les citations de la personne relèvent d’un état d’esprit qui ne me plait guère plus :

Il n’est pas nation plus ouverte, ni sans doute de plus mystérieuse que la française ; point de nation plus aisée à observer et à croire connaître du premier coup. On s’avise par la suite qu’il n’en est point de plus difficile à prévoir dans ses mouvements, de plus capable de reprises et de retournements inattendus. Son histoire offre un tableau de situations extrêmes, une chaîne de cimes et d’abîmes plus nombreux et plus rapprochés dans le temps que toute autre histoire n’en montre. À la lueur même de tant d’orages, la réflexion peu à peu fait apparaître une idée qui exprime assez exactement ce que l’observation vient de suggérer : on dirait que ce pays soit voué par sa nature et par sa structure à réaliser dans l’espace et dans l’histoire une sorte de figure d’équilibre, douée d’une étrange stabilité, autours de laquelle les évènements, les vicissitudes inévitables et inséparables de toute vie, les explosions intérieures, les séismes politiques extérieurs, les orages venus de dehors, le font osciller plus d’une fois par siècle depuis des siècles. La France s’élève, chancelle, tombe, se relève, se restreint, reprend de sa grandeur, se déchire, se concentre, montrant tour à tour la fierté, la résignation, l’insouciance, l’ardeur, et se distinguant entre les nations par un caractère curieusement personnel.

Ce genre d’idées furent largement responsables de mon abandon de la littérature française, mon niveau d’anglais étant suffisant, je pouvais à présent lire une langue vivante, en l’occurrence la science fiction américaine ou anglaise. Seul Danniel Pennac découvert par hasard à l’armée, me montra qu’il y a encore un espoir pour moi dans la littérature française.

À ce stade, il y a une mise en abîme intéressantes, la stérilité de la littérature nippone et de son enseignement sont les raisons qui poussent Akira Mizubayashi à apprendre le français pour en faire ce qu’il nomme sa langue paternelle. Je m’attendais donc vaguement à ce qu’une personne ayant fait le même de genre de traversée linguistique que moi, mais à niveau bien plus élevé, ait des choses intéressantes à dire sur le sujet, comme le suggérais le texte en kanji sur la couverture : 他言 tagon (révéler un secret). Je me trompais.

En lisant le texte, on oublie très facilement qu’Akira Mizubayashi est japonais. La majorité du texte aurait pu être écrite par un professeur de littérature française d’origine quelconque, au point que le résultat m’a irrésistiblement fait penser au Don Quichotte de Pierre Ménard. La prose est identique à celle d’un francophone écrivant de manière formelle, mais comme elle est créée par une personne de langue maternelle japonaise, elle acquiert aux yeux du critique une qualité nouvelle. Le texte est peut-être captivant si on s’intéresses au ténors de la littérature française, aux mécanismes universitaires français, mais pour moi, c’était plutôt ennuyeux : un mélange d’analyse littéraire peu originale, d’hymes à des célébrités inconnues et de longues citations, le tout enrobé dans l’autobiographie d’un personnage qui n’est ni sympathique, ni intéressant, ni même cohérent – à un point du livre l’auteur explique l’avantage du français sur le japonais par sa flexibilité et son caractère informel, de l’autre il décrie l’hégémonie anglophone. Le récit m’a donc paru irritant et fade, et si Mizubayashi sait indéniablement écrire, il ne sait à mon avis pas raconter :

Encouragé, je poursuivis mon petit discours : je dis surtout comment le thème du vol structurait le récit autobiographique des Confessions et que mon projet principal consistait à lire, dans les effets textuels de cette structure particulière, l’inscription du réel socioculturel qui se caractérise par le démantèlement du monde traditionnel, fondé sur l’autonomie de la domus et à montrer, par là même comment la littérature est liée à l’avènement de notre âge moderne, qui dans le clivage du public et du privé a produit l’individu isolé en le pourchassant définitivement de la clôture domestique.

Heureusement que l’auteur mentionne à un moment un iPod, cela permet de dater le texte.

La lecture est quand même devenue vaguement intéressante pour moi à la page 227, lorsque l’auteur cesse enfin de parler de la relation d’un professeur avec la littérature pour parler d’autre chose, de la relation de sa femme avec le japonais, du langage qu’il utilise avec son chien ou de sa relation avec le français tel qu’il est parlé avec les humains vivants (de l’auteur, pas du chien). Pour quelqu’un qui a tant glosé sur la symétrie des textes de Rousseau, on aurait pu espérer plus que 40 pages dans un livre de 260, mais après avoir réalisé qu’il dédie plus de pages à son chien qu’à sa femme, un tel espoir me paraît vain.

Ce qui intéressant, c’est que dans ces derniers chapitres, l’auteur admet deux choses : qu’il parle (et écrit) comme un (vieux) livre, et que le japonais brut, non maniéré de sa femme est très efficace et touchant. Malgré ces observations fort à propos, quoique tardives, il se refuse à changer son style, à parler une langue vivante, mettant ce refus d’endosser la langue vivant sur le compte de la pudeur. C’est à mon avis le piège sémantique des gens qui confondent la politesse véritable, qui consiste à mettre son interlocuteur à l’aise, et le respect strict des règles de politesse. En tant que lecteur cette pudeur n’amène que distance et ennui.

Une Langue venue d’Ailleurs

L’un et l’autre – Gallimard
ISBN : 978-2-070-130184

J’aurais préféré que ce livre porte un titre plus en rapport avec le contenu, peut-être « De l’ascension d’un japonais dans les cercles littéraires français » ou quelque chose du même acabit. Pour ma part, je me demande encore quelles sont les idées que l’auteur voulait transmettre – mis à part qu’il faut admirer Rousseau et Mozart. Ce qui est sûr, c’est que j’ai terminé ce livre par obstination, non par plaisir. Cela m’a néanmoins permis, en fin de compte, de réaliser que je me suis trompé : ce livre n’aurait jamais pu être écrit par n’importe qui. Seul un japonais peut épouser à ce point les règles et conventions de la langue française, et écrire un texte qui reproduit avec tant de perfection la surface, l’apparence, le 建前 tatemae d’un livre français, tout en minimisant à un tel point tout contenu qui aurait pu être personnel et original, pour obtenir un livre sans centre, sans âme, sans 本音 honne . Bref ce livre a réussi l’exploit à me décevoir et m’énerver – et je n’en recommande pas la lecture.

2 thoughts on “Une langue venue d’ailleurs”

  1. désolée qu’il t’ait irrité, mais c’est une curiosité tout de même….

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