Baby-boom art

Fleurs devant l'exposition chichū

Lors de mon périple nippon, je suis passé sur l’île de Naoshima, un centre important d’art contemporain. Je n’ai jamais beaucoup aimé l’expression « art contemporain », comme l’art moderne, et l’art nouveau avant lui, c’est une dénomination vouée à l’obsolescence, qui videra de son sens un adjectif de plus. Je pense qu’on devrait plutôt parler d’art baby-boom, ce qui exprime mieux la temporalité et le style.

Une des musées de l’île est appelé chichū, ce qui pourrait se traduire par méditerrané. Je ne saurais dire si c’est une exposition d’architecture ou d’art, mais l’ensemble est une sorte de complexe souterrain qui utilise en partie la lumière naturelle. Ce qui a été intéressant pour moi, c’est que cette exposition m’a fait réagir, ce qui est plutôt rare avec ce type d’art, qui provoque chez moi généralement un haussement d’épaules indifférent. La mauvaise nouvelle c’est que cette réaction a été négative. Suffisamment pour que j’écrive ce billet en premier.

Cela ne veut pas dire que tout dans l’exposition était négatif, j’ai bien aimé les trous au plafond qui faisaient du ciel comme un écran, et la boule en marbre sur laquelle le ciel se reflète toujours, mais les impressions dominante que m’ont laissé ces installations sont l’arrogance et la vacuité. À une autre époque, ces effets architecturaux auraient enrichi un temple, embelli un bâtiment ayant une réelle fonction, mais ici ils n’ont d’autre justifications qu’eux mêmes.

Du point de vue technique, il n’y a là pas tant de brillance que ça, tout musée des sciences aura dix illusions de ce type sur la même surface, présenté avec plus d’enthousiasme et de chaleur, dans un cadre ou adultes peuvent discuter, les enfants jouer et toucher. Il y a une certaine ironie de voir une œuvre créé en béton, le matériau dont on fait les bunkers et les prisons, mais qu’il est interdit de toucher, voire même d’apporter un stylo-bille qui pourrait tacher. Les vieux temples sacrés de bois et de paille, ne sont pas défendus aussi peureusement – les dragons en bois vermoulu survivront probablement à cette œuvre de béton créé à grand frais.

La joyau de ce musée est la salle où sont exposés des Nénuphars de Monet. C’est aussi la salle qui m’a le plus mis mal à l’aise. Le malaise n’était pas provoqué par un faux hélicoptère façonné d’entrailles de hamsters encore vivants, ou une autre provocation du même accabit. Les tableaux sont exposés dans une salle blanche. Les murs sont blancs, le sol est composé de petites pierre blanches, mais il faut enlever ses chaussures et entrer en pantoufles. Il n’y a même pas de paneau explicatif, le t-shirt de la gardienne contient le nom des œuvres. Clairement une japonaise pourrait sans peine éclipser les tableaux de Monet, dont mieux vaut l’habiller comme une prisonnière et l’utiliser comme panonceau. En y repensant, je suis étonné qu’ils ne lui aient pas rasé la tête.

La salle m’a fait penser, sans surprise, à une salle blanche: l’endroit ultra-stérilisé où l’ont fabrique des processeurs, sauf que ces dernières ont un sens, une raison d’être. Là il n’y avait qu’un monument à la gloire de lui même – sans rapport avec les œuvres dont ils devraient être l’écrin. Une caverne lumineuse qui accepte avec peine la présence en son sein de vivants. À attendre les complaintes d’une amie qui doit travailler dans une réalisation de Jean Nouvel, l’existence d’humains dans les œuvres architecturales est un problème récurrent des œuvres d’art architecturales.

À mon avis, la meilleure partie de l’exposition se trouve à l’extérieur. Sur le côté de l’allée qui mène à l’entrée se trouve un ruisseau où ont été planté diverses plantes pour évoquer les fameux nénuphars, avec la floraison des azalées et des cerisiers sur toute l’île, c’est tout simplement magnifique. C’est aussi la seule chose que l’ont était autorisé à photographier.

Clairement cette installation aura eu la vertu de me faire réagir, et d’en discuter avec de parfait inconnus – ce qui est une première. Une photographe italienne rencontrée dans le bus a été très surprise de ma réaction à l’exposition qu’elle a adoré, un couple d’allemands dans un bar m’ont dit qu’ils avaient trouvé l’exposition plus oppressante que le musée sur l’explosion nucléaire à Hiroshima…

3 thoughts on “Baby-boom art

  1. Ton post a eu le mérite de provoquer une réaction épidermique.
    Je respecte le fait que tu ne sois pas sensible à l’architecture de Tadao Ando et que tu n’aime pas le béton, ce qui somme toute est très commun.
    Néanmoins simplifier le propos en résumant ce matériaux qui a révolutionné notre façon d’envisager l’espace construit à un matériau dont on fait “les bunkers et les prisons” c’est juste oublier un siècle de création architecturale, qu’il serait bien cavalier de ranger dans les constructions carcérales et militaires.
    Je t’invite à parfaire ta connaissance des œuvres de Frank Lloyd Wright par exemple qui sans le béton armé n’eût pu réaliser le Guggenheim de New York, Falling Water, Taliesin est/ouest et l’essentiel de ses réalisations. Je pourrais citer quelques milliers de bâtiments du même acabit depuis le panthéon de Rome (du béton du IIe siècle de notre ère) jusqu’à l’Opéra de Sydney.
    Les bâtiments qui te font réagir souffrent souvent d’un problème malheureusement trop globalement répandu, c’est la mégalomanie. Nouvel et Steve Jobs partagent le même hubris d’avoir raison pour les autres, même parfois en dépit du bon sens.
    Autres domaines, même merde.

  2. Je ne doute pas du fait que des grandes œuvres architecturales sont possibles à cause du béton, cela ne veut pas dire qu’on doive le montrer. Le béton brut est moche, je n’ai pas plus envie de voir le matériau brut d’un bâtiment que je n’ai envie de voir les poutrelles ou les câblages électriques. Et ce pour exactement les mêmes raisons que les gens ne veulent pas voir les circuits dans leur téléphone mobile, la transmission des voitures, ou ligne de commande sur leur ordinateur.

    À mon avis il y a d’ailleurs une grande différence entre Steve Jobs et Jean Nouvel: la majorité des gens qui utilisent des produits Apple le font généralement par choix. La majorité des gens qui utilisent les bâtiment de Jean Nouvel le font parce que des autorités quelconques ont fait ce choix.

  3. Moi j’aime bien voir l’intérieur de mon téléphone. Ca n’est pas dénué d’une certaine élégance industrielle.

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