Suisse Allemand

L'aire de diffusion traditionnelle des signes dialectaux d'alémanique

Cela fait à présent 14 ans que je suis arrivé à Zürich, après le Japon, où j’étais clairement un étranger, je me suis trouvé dans la situation curieuse de parler la langue locale, même si je ne l’avais pas pratiquée pendant plusieurs décennies, autant dire qu’elle était rouillée. Durant ces années, je me suis reconstruit un Suisse-Allemand.

Vous avez bien lu, construit, car s’il y a une chose qu’il faut comprendre avec l’alémanique pratiqué ici, c’est que ce n’est pas une langue définie comme le français ; il n’existe aucune autorité, aucune référence. Il n’y a pas de version correcte ou incorrecte, il n’y a que des variantes. La langue que je parle est un amalgame : le dialecte de la région à l’est de Winterthur d’il y a un demi siècle, héritée de mes parents, des mots français et anglais, et les idiomes plus récents de Zürich que j’ai accumulé durant mon séjour ici. Personne ici n’a remis en question ce mélange, une fois on m’a demandé si je venais d’Alsace.

Évidemment, ce rapport différent à la langue a des implications, corriger une autre personne n’a pas beaucoup de sens, et faire un jugement social est difficile, vu qu’il n’existe pas de hiérarchie claire. C’est une langue personnelle et artisanale. Tout l’inverse du français normé et formaté.

Un ami hongrois m’avait une fois dit qu’il avait appris le suisse-allemand pour pouvoir parler aux étrangers, ce paradoxe s’explique par le fait qu’il y a deux sortes d’étrangers à Zürich, les expats, qui parlent anglais, et les immigrés, qui apprennent d’abord le suisse-allemand. Deux communautés, à priori proches, mais les premiers tendent à éviter les seconds, ils ont tendance à être pauvres.

Si les expats ont généralement fait des études, ils peinent à apprendre le suisse-allemands, ils n’en ont pas réellement besoin, on peut survivre avec seulement l’anglais à Zürich, mais surtout, comment apprendre une langue qui n’a pas de règle, pas de livre de référence, pas d’examen pour s’évaluer ? Cela va à l’encontre de tout ce qu’on apprend à l’université. Les autres, ma foi n’ont pas le choix, et comme Monsieur Jourdain, parlent cette langue sans réellement savoir ce qu’elle est, et quand on travaille dans sur un chantier ou dans la manutention, on sait se passer de manuel. Chaque communauté a ainsi son dialecte, il existe un suisse-allemand balkanique.

Car s’il est très tentant de réduire le problème à une série de dialectes locaux, ce n’est simplement pas le cas, il n’y a pas une variante par territoire, et les variantes ne s’arrêtent pas aux frontières. Du point de vue linguistique y a trois sous-groupes alémaniques, l’alémanique supérieur, parlé surtout dans les montagnes, le haut-alémanique, parlé dans le plateau, et le bas-alémanique parlé sur les berges du lac de Constance, en Alsace et dans les régions limitrophes de l’Allemagne.

Chacun de ces sous-groupes est présent en dehors de la Suisse, il n’existe aucune entité linguistique qui correspond au suisse-allemand, c’est plus une attitude qu’une langue. Lors d’une visite en Suède, j’avais rencontré un suisse-allemand qui s’était installé, je lui avais demandé combien de temps il lui avait fallu pour apprendre le suédois, ça réponse était qu’il n’avait pas réellement appris, mais qu’il lui avait fallu six mois pour comprendre comment ils faisaient l’allemand.

Ce qui est frappant pour moi, c’est à quel point toute cette situation est en complète contradiction avec les théories sur la langue qui viennent de France. Pourtant, malgré la complexité sous-jacente, les gens ne s’en portent pas plus mal, plutôt le contraire, le multilinguisme que cela implique est plutôt positif pour la société.

2 thoughts on “Suisse Allemand”

  1. On aurait sans doute un peu ça en France sans l’homogénéisation née de la centralisation à outrance et des mouvements de population.

    Dans mon coin d’Alsace, paraît-il, le dialecte commençait à diverger entre mon village et celui d’1 km plus loin : pas la même religion, moins de contacts.

    Ça se passe comment à l’école ? On n’enseigne que le hochdeutsch ?

    • D’abord, il faut comprendre que l’enseignement dépend des cantons, donc il y a beaucoup de variations. Seul le Hochdeutsch est enseigné, il n’existe aucune référence pour les dialectes, il serait donc impossible de faire un test, sans parler du fait que les enseignants peuvent venir d’ailleurs.

      En ce qui concerne la langue d’enseignement, en général, l’enseignement est en Hochdeutsch à partir de la première primaire, mais il est courant pour les enseignants de parler dialecte durant les pauses.

      Cela fait que pas mal de gens ne conçoivent les deux non pas comme des langues séparées, mais plutôt comme des niveaux de formalismes différents. Lors de mon premier voyage à Berlin, ça m’a fait bizarre d’entendre des petits enfants qui parlent «comme des avocats».

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