Retourner à Genève

Le Raymond Bar

Une question qu’on me pose, parfois, c’est si Genève me manque, si j’envisageais d’y retourner. La réponse est plutôt simple, non. Si nous nous rendons encore parfois en Suisse romande – nous sommes allés en vacances à la Vallée de Joux cet été – Genève ne présente pas de grand intérêt, et je n’éprouve pas de nostalgie pour cette ville où j’ai grandi, plutôt l’inverse.

Genève est la plus françaises des villes Suisse, de par sa position, sa position, mais aussi sa culture. Si pas mal de Genevois pensent que c’est une bonne chose, que c’est une culture importante, plus tolérante même, mon expérience a été exactement l’inverse. Je suis arrivé à Genève avec un fort accent Neuchâtelois et bilingue, i.e. capable de parler suisse-allemand. On prétend que l’école est un lieu pour le savoir, j’ai rapidement appris que c’est un lieu pour certaines connaissances, qu’il fallait absolument cacher le fait que je parlais une autre langue.

Je n’avais pas particulièrement envie qu’on me répète que je ne pourrais jamais maîtriser la langue comme un natif, après tout ce n’était pas mal langue maternelle. C’était les années 80, et il était normal pour une enseignante de critiquer les ritals (italiens), les suisse-totos (suisse-allemands). J’ai donc appris à ne pas en parler, prétendre qu’il n’y avait qu’une langue, qu’une culture et bien sûr qu’elle était ouverte d’esprit, les lumières, tout ça…

À l’école, on n’a donc pas parlé de l’Arpitan, ni généralement de l’histoire locale – j’ai appris en habitant à Saint-Genis Pouilly que les bernois avaient une grande influence sur la région : de par leur raids, mais aussi dans le style des meubles. Il y a eu l’Égypte antique, la Grèce et la Rome classique, sans les bouts sexy de la mythologie. L’Allemagne semblait avoir disparu avec la seconde guerre mondiale, elle n’existait que dans deux bandes dessinées : les Yoko Tsuno et dans une moindre mesure les Natacha, les rares séries avec une héroïne féminine…

Plusieurs personnes dans mon entourage s’attendaient à ce que mon armée se passe mal – moi y compris – le fait est que l’école genevoise m’avait bien préparé, j’ai réussi à cacher pendant deux mois le fait que je comprenais les gens de l’autre côté. J’ai surtout passé du temps avec un suisse-allemand, qui étudiait le chant, durant les soirées de congé, nous allions dans l’église locale, déserte le soir, et il chantait et j’avais un concert personnel.

Le fait de vivre à Lausanne a été pour moi un bol d’air frais. Si la ville est un peu plus provinciale, les gens y sont plus aimables, et il y a un centre ville où il fait bon déambuler, avec des commerces et des cafés, et même un marché le samedi matin, pas seulement des administrations et des antiquaires. Lorsque j’ai travaillé au CERN, j’ai essayé de trouver un logement à Genève, ce qui était possible à Lausanne avec un salaire de doctorant ne l’était pas avec un salaire de fonctionnaire international. Je me suis donc établi à Saint-Genis Pouilly.

Si géographiquement, j’étais à 700 mètres de la frontière, et à 10 kilomètres du centre-ville, j’habitais effectivement dans un autre monde. À l’époque, aucun bus ne rejoignait le village depuis le centre ville, il fallait prendre un autre bus, d’une autre compagnie (un clone français des TPG) pour finir le trajet. Il était inconcevable pour les français de se rendre au centre ville pour boire une bière, et ils n’avaient qu’une idée assez nébuleuse de Genève, quand à la Suisse, c’était quelque chose de vague et distant, certainement pas digne d’intérêt.

Je suis parti au Japon, et revenu m’installer à Zürich. C’était une expérience étrange : je n’avais pas parlé suisse-allemand depuis au moins de quart de siècle, mon dialecte était bizarre, anachronique, teinté de français et d’anglais. Mais personne ne me le reprochait, si j’avais oublié un mot, on me le donnait, on m’a une fois demandé si je venais d’Alsace, ce n’était pas un reproche, une simple question. Une fois, dans un magasin, je discutais avec mon frère en français, la vendeuse a essayé de parler français, et ma première pensée a été, « ça ne serait jamais arrivé à Genève ».

Cela fait à présent 13 ans que je vis ici, et je trouve que la qualité de vie est sensiblement meilleure qu’à Genève : de meilleurs transports publics, une campagne plus accessible, une politique énergétique définie, moins de voitures. Si on glose moins sur la culture qu’à Genève, il y a beaucoup de musées, et ils sont conçus pour être visités avec des enfants.

Et surtout, la ville change. C’était le pire endroit de Suisse dans les années 80, la ville s’est métamorphosée, beaucoup de choses ont été construites, des choses positives à mon avis. Par exemple l’autoroute près de chez nous va être recouverte, il y aura un parc par dessus. C’est un projet sur lequel j’ai voté peu de temps après que je sois arrivé, le chantier devrait se terminer en 2024. C’est long, mais ça avance. Lorsqu’on compare à la traversée de la rade, ou même les rebondissements du CEVA, c’est très rapide…

Pour moi, surtout, Zürich est une petite ville plus multi-culturelle. Genève était une collections de gros villages qui ne se parlent pas. Les internationaux, les frontaliers, les genevois sont des groupes quasi-immiscibles. Ici, à peu près tout le monde va boire des bières au Letten. Lorsque ma fille est née, nous avons reçu une brochure d’information en Serbe pour ma femme, c’était plutôt du Croate, mais l’effort y était.

Ma fille parle français, serbe, allemand, et un peu d’anglais. Elle reçoit des cours complémentaire à l’école, tout le monde s’en accommode…

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