Train-train social

Locomotive Caltrain

J’évite en général les discussion politiques, trop de bruits et d’arguments abstraits pour mon goût, surtout en ces temps très polarisés. Je me cantonne généralement aux groupes de discussions sur les trains – miniatures ou non – qui sont en général plus calmes. Ce qui intéressant, c’est que les participants aux forums viennent parfois d’horizons assez différents des miens: sur les forums anglophones, certains sont clairement des supporters de 45ème président des États-Unis. Je peux donc les observer à travers le prisme ferroviaire. Ce que j’observe n’est pas transcendant, mais m’aide à comprendre ce qui se passe dans ce pays.

Il s’agit en majorité de boomers (soixante-huitards) qui vivent dans des endroits relativement isolés, conduire plusieurs heures en voiture pour voir un train ou visiter un magasin de modélisme est normal. Prendre le train est quelque chose d’exceptionnel et l’objet d’excursions. Les voies abandonnées sont communes, et il existe une grande animosité envers les projets de conversions en voie verte. J’ai observé la même chose sur les forums français, mais, là où les français s’activent en associations, pétitions pour ouvrir à nouveau telle ou telle ligne, telle ou telle gare, voire même la mise en place d’un opérateur coopératif, les américains sont beaucoup plus fatalistes. Le gouvernement est trop loin, trop corrompu.

Le monde ferroviaire américain est aussi largement isolé, je l’avais aussi mentionné sur mon billet comparant le modélisme dans différent pays (en anglais). La majorité des trains sont des lourds convois de marchandise, les voies propriété de compagnies privées, sur lesquelles passent parfois des trains voyageurs de l’entité étatique (Amtrak). Il n’y a pas de train à grande vitesse, la ligne Acela, sur la côte est, fait des pointes à 240 km/h. Même la Suisse a des segment de voies à 200 km/h. Il existe un grand projet de train à grande vitesse sur la côte ouest, entre San-Francisco et Los Angeles, le California High-Speed Rail. Si les travaux ont commencé, c’est un projet pharaonique, critiqué, dont le budget a déjà été dépassé de nombreuses fois et dont le financement n’est pas assuré. La date de mise en service de 2027 semble très théorique.

Les normes américaines permettent une charge par essieu très importante, mais ont longtemps aussi imposé des caisses très lourdes, là où le reste du monde est passé à des techniques de signalisation avancée, et des zones d’absorption d’impact, comme les voitures. Cela fait que peu de pays utilisent des locomotives américaines, mis à part pour des lignes minières. À l’inverse, les opérateurs américains ne peuvent pas acheter des modèles que l’on trouve sur le marché. En effet les trains doivent être adaptés et certifiés aux normes locales, et enfin fabriqués sur place – contrainte imposée par la loi. Les normes ont récemment été revues et sont plus similaires à celles utilisées en Europe, mais pour l’instant, les trains américains sont vieux et lourds et l’impression générale est que le temps s’est arrêté quelque part dans les années 60, au moment de l’avènement du diesel. La période de gloire des États-Unis…

La nostalgie pour cette période, qui marque la fin de la traction vapeur, est commune dans le modélisme ferroviaire dans de nombreux pays, et c’est une époque qui est très souvent représentée, mais on parle de réseaux plus récents, et de réseaux à l’étranger. Je n’ai jamais vu un américain présenter un réseau récent, de même, si l’idée d’un modèle ferroviaire européen est envisageable, elle ne l’est qu’à un seul point dans le temps : la seconde guerre mondiale. On peut aussi parler de réseau du Far-West, ou bien à l’époque de la guerre civile. Dans les magazines ferroviaires américains que j’ai lu, je n’ai jamais vu présenté de réseau hors de l’anglo-sphère. Certains ont entendu parler du à Hambourg, une des installations les plus grandes du monde.

Qu’est ce qui se passe lorsqu’on parle de ce dont on ne devrait pas parler ? Souvent, rien ; parfois, les choses explosent. En 1977, la compagnie Amtrak cherchait à remplacer ses locomotives électriques, la SNCF a prêté une de ses locomotives CC 21000 pour évaluation. Elle fut transportée à travers l’atlantique, et adoptée aux normes locales et utilisé en test. Les essais ne furent pas concluant et Amtrak l’autre candidat, la locomotive Suédoise RC4, fut sélectionné. Une variante américaine fut construite sous license. C’est une anecdote interessante pour un passionné des chemins de fer, mais pas exactement ce qu’on imagine comme thème pour une discussion qui atteint le point Godwin aux premiers commentaires. Pourtant c’est ce que j’ai observé.

Tous ces forums ont des règles plus ou moins strictes pour qu’on ne parle pas de politique, il y a naturellement eu moult entorses, mais jamais réellement à propos. En Europe le train est un aspect du discours écologique, un thème de la lutte contre le réchauffement climatique. Ces sujets semblent tabou, et les règles du forum était brisées pour les échauffourées politiques du moment, sans rapport avec le domaine ferroviaire.

La rancœur semble toujours être là, cherchant à s’accrocher ça et là. La région zürichoise abonde en vieilles voies qui datent de l’époque industrielle. Lorsque j’avais partagé des photos, on m’a demandé si l’abandon des usines était aussi due à la concurrence chinoise. Le fait que la désindustrialisation ici date des années 80-90 – qu’il est difficile de blâmer les chinois sur ce coup – était une déception.

L’étranger, et la Chine en particulier sont toujours le problème, les locomotives françaises qui ne supportaient pas les voies défoncées américaines, les marques des trains miniature qui outsourcent leur production en chine. On ne parle pas des ouvriers chinois qui ont construit les grandes lignes américaines, du fait que les principales normes de train miniature viennent d’Allemagne. On mentionne, discrètement, le fait que pas mal de modèle réduits de marques américaines des années 70-80 étaient en fait fabriquées en Italie par Rivarossi ou en Yougoslavie par Mehano.

Tous ces silences font qu’on ne parle peu du futur : sur un forum européen, les nouveaux projets ferroviaires, ou l’arrivée des nouveaux catalogues de trains miniature sont des sujet de conversation. Sur les forums américains le premier thème est inexistant, et le second se résume à une nouvelle édition des classiques, forcément moins bonne.

Évidemment, tout ceci n’est qu’une petite fenêtre très particulière sur un grand pays, mais vu la frustration et le manque d’espoir, les évènements récents n’ont pas été une surprise pour moi…

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