Librairies des années 80…

Couverture du Livre «Des fleurs pour Algernon» de Daniel Keyes (éditions J'ai Lu).

Dans le monde francophone, il y a eu beaucoup de discussions sur l’ouverture des librairies durant le confinement. La question des grand distributeurs – Amazon surtout – revient naturellement, avec comme thème de fond l’idée que le monde du livre fonctionnait très bien avant.

Cet avant ne semble pas très défini, mais, si on parle des années 80, et bien je m’en souviens – j’y étais. C’est la période durant laquelle j’ai le plus lu, et même si j’ai emprunté de nombreux livres à la bibliothèque, à mes parents, à des amis, j’en ai aussi beaucoup achetés. Mes souvenirs ne sont pas exactement ceux d’un système qui fonctionnait bien.

Cela ne veut pas dire que j’approuve les pratiques d’Amazon, ou les décisions de fermer les librairies en période de crise. Il est parfaitement possible que la chaîne du livre fonctionnait très bien en moyenne, pour d’autres gens, ou ailleurs, ou avant, je ne peux donner que mon vécu à un point donné dans l’espace-temps.

J’ai grandi à Vésenaz, un village dans la banlieue de Genève. À portée de vélo, il y avait deux super-marchés et quelque tabacs, pas de librairie. L’école n’avait pas de bibliothèque permanente, mais un bibliobus qui venait plutôt rarement et n’avait pas un grand choix. Tout accès sérieux à des livres impliquait de prendre la voiture des parents ou le bus pour se rendre au centre-ville, la bibliothèque se trouvait à la Madeleine. Prendre une voiture jusqu’au centre-ville n’était pas de tout repos, il fallait se parquer. Les bus étaient irréguliers et peu fréquents. Personnellement, je ne trouve pas cette vie de banlieue idéale – il y a une raison pour laquelle j’habite en ville – à l’époque c’était largement perçu comme une situation normale et désirable.

À Genève, avant d’aller au collège (l’équivalent du lycée), on passe trois ans au cycle d’Orientation (CO). Le CO de Bois Caran était un endroit chaotique qui ne m’a pas laissé de bon souvenirs – mais il avait une bibliothèque. Je lisais déjà pas mal avant d’arriver au cycle, ma consommation a sérieusement augmenté à ce moment là. C’est aussi à ce moment là que j’ai découvert le jeu de rôle et où mon niveau d’anglais est devenu suffisant pour que je puisse lire certains de livres de mes parents, le seigneur des anneaux, notamment. Le cycle de Bois Caran se trouvait à l’extérieur de la ville, l’avantage c’est que c’était à proximité de notre maison, l’inconvenient c’est qu’on était encore loin de tout.

Je suis entré au collège en 1987. Contrairement à Bois Caran, le collège Calvin se trouve au centre ville – dans un bâtiment historique. En théorie, cet établissement disposait d’une bibliothèque de niveau supérieur à celle du cycle, en pratique elle avait beaucoup moins de choses qui m’intéressaient. Le collège Calvin était un endroit qu’on qualifiera pudiquement de conservateur, et il avait donc une bibliothèque sérieuse, avec des vrais livres, ce qui impliquait très peu de science fiction, et peu de livres de vulgarisation sur des sujets récents, comme la programmation. Si la bibliothécaire du cycle me connaissait personnellement, me conseillait, et me poussait à lire de nouvelles choses, au collège, j’ai lu toute la science fiction que j’ai pu trouver et c’en était fini de la bibliothèque : on était en ville, et il y avait des magasins, et j’avais un réseau de rôlistes avec qui échanger des livres.

Les livres que j’achetais tombaient grosso-modo dans deux catégories : celles imposées par mes études et mes lectures personnelles, généralement de la science-fiction ou de la fantasy. Ni l’une ni l’autre de ces catégories étaient bien servies par les librairies au centre ville de Genève.

J’ai fait une maturité latine (dite de type B) donc mes lectures scolaires étaient surtout des textes en français très classiques : la Chanson de Roland, Salambo, du Proust, etc. Autant de livres que nous n’avions pas à la maison et qu’il a donc fallu acheter. Le fait que des centaines de collégiens voudraient acquérir ce genre de livres à la rentrée était un évènement complètement imprévisible que les librairies ne pouvait clairement pas anticiper, donc il n’était pas rare que je passe par une demi-douzaine de librairies avant de trouver un livre donné. Les dites librairies, après le passage du dixième adolescent, n’étaient pas toujours des plus enthousiastes non plus…

Le fait que telle ou telle librairie avait un livre donné était complètement aléatoire. Il y en avait une à la rue du vieux collège, juste en dessous du collège, justement. C’était une de ces petites boutiques à l’ancienne comme on aime les dépeindre dans les films. Le propriétaire m’a toujours considéré marginalement mieux que la vermine – clairement il vendait surtout du beau livre. Il n’avait jamais les livres dont j’avais besoin, sauf, une fois, où il avait une pile de fleurs du mal.

Les livres en langue étrangère étaient paradoxalement moins un problème, il n’y avait en général qu’une seule librairie compétente dans le domaine, les profs achetaient le livre en bloc et nous les revendaient. Problème résolu. Naturellement, on ne pouvait pas attendre d’un professeur de littérature française de faire de la logistique, donc à chaque rentrée on répétait le même cirque – le fait qu’un ménage puisse ne pas posséder ces classiques était déjà considéré comme une faiblesse de caractère. Les livres latins étaient un peu moins difficiles à trouver ; au moins dans un cas, je me souviens que la professeure avait commandé l’édition allemande d’un livre en latin parce qu’elle n’aimait pas l’édition française.

Si les classiques de la littérature française étaient compliqués à acheter en librairie à la rentrée, au moins c’était de la littérature et les librairies n’étaient pas opposé à l’idée de les avoir. La science-fiction et la fantasy n’entraient pas dans cette catégorie. Il n’y en avait donc pratiquement pas dans les libraries. La distinction était d’ailleurs facile, car les vrais livres avaient une couverture classique, propre, blanche. Les livres que je voulais avaient une couverture colorée, mauve chez j’ai lu, une bande de couleur chez le livre de poche. Il était beaucoup plus facile d’acheter un livre de Sade ou de Pauline Réage que de Tolkien.

Cette tension entre les livres que je lisais et la littérature a toujours été présente durant mon parcours scolaire. Je me souviens en particulier de deux livres que nous avons lu à l’école, Premier de Cordée de Roger Frison Roche en primaire, et des Des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyes, le premier il me semble parce que ce n’était pas de la littérature, le second parce que c’était une traduction. Le paradoxe, c’est que ce sont les rares livres lus à l’école dont je me souviens.

Pour moi, à l’époque, on n’achetait pas les livres dans une librairie. Les grandes surfaces avaient de la science-fiction, des bandes dessinées. Sinon, on allait chez certaines boutiques spécialisées comme le Paradoxe Perdu, ou même le Vieux Paris, un magasin de jouets techniques. Le tenancier, Zwicky, était un vieux monsieur qui n’était pas vraiment aimable, mais il avait compris la vague du jeu de rôle et vendait les livres associés. J’y ai acheté certains des rares livres qui n’étaient pas au format poche, les DragonLance. Le marché au puces était aussi très bien achalandé.

La maison de mes parents était pleine de livres, avec des rayonnages dans la majorité des pièces. C’était un mélange hétéroclite de langues et de formats, je doute que 10% de ces livres aurait été présents dans la plus grande librairie de la ville : beaucoup étaient en langues étrangère, d’autres imprimés par éditions liées aux points sur le produits (Mondo, Silva).

L’école de voile où j’étais moniteur avait des cartons et des cartons de livres, la vieille bâtisse en Bretagne était une sorte de cimetière des éléphants, l’endroit où les poches allaient pour mourir. C’était ce que l’on appelait à l’époque de la littérature de gare : du San Antonio, des Harlequins, des OSS 117. Si quelqu’un aurait prétendu à l’époque que ces derniers serviraient un jour de base à une comédie grand public, je pense qu’on lui aurait jeté des pierres. Là encore, des livres qui n’avaient aucun rapport avec une librairie.

La situation a changé dans à la fin des années 90, avec le nouveau format des librairies Payot, les magasins FNAC en Suisse…

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