En dehors de l’hexagone

Dirndl

Même si le français est ma langue dominante, j’ai toujours vécu à la limite ou en dehors du référentiel culturel français. Je me trouve parfois impliqué dans des discussions sur les réseaux sociaux – la dernière concernant l’article Nous avons oublié ce qu’est la France. Ces discussions souffrent généralement d’être très franco-françaises, et certaines idées qui paraissent des évidences à l’intérieur de l’hexagone le sont nettement moins en dehors. Je me retrouve souvent à penser, euh, non, sans pouvoir réellement exprimer clairement mes réticences. Comme j’ai l’esprit d’escalier, j’ai écrit ce billet pour essayer de rassembler mes idées.

La Suisse est à la frontière entre les mondes francophones, germanophones, italophones. Sur les quais de la gare de Zürich on trouve des trains allemands, français, italiens et autrichiens. Chacune de ces trois langues est présente dans l’un ou l’autre canton. Outre la langue, les modèles diffèrent : catholique, protestant, ville, campagne. On retrouve ces groupes dans la population immigrée (plus d’un cinquième de de la population), les deux premiers sont les italiens et les allemands (avec environ 15% pour chaque groupe), suivi par le Portugal (≈ 13%), et la France (≈ 6%). Les ressortissants de l’ex-Yougoslavie représentent environ 15%, mais sont généralement comptabilisés séparément.

Même si la suisse est à majorité germanophone, l’influence française a toujours été très importante, le pays dans sa forme actuelle est un résultat de la révolution de 1948, l’unité monétaire est issue d’un système commun français (le ) et les élites du pays ont longtemps préféré Paris aux autres capitales. Cela se ressent aussi dans la langue : le suisse allemand est criblé de mots français. Il est courant pour des artistes suisses de chanter en français (Stefan Eicher, Sophie Hunger).

Cela donne une position intéressante pour observer les différences entres les différentes cultures. Je ne peux pas prétendre être objectif, je me suis moi même déplacé sur ces frontières : né d’un côté, j’ai grandi de l’autre pour revenir en fin de compte du côté germanophone. Ce qui suit ne sont que de simples observations, par nature subjectives et anecdotiques.

Mon impression générale, c’est que l’influence culturelle française a pas mal diminué ces 25 dernières années. Rien de surprenant si on considère la situation géopolitique, pourtant, ce qui me frappe, c’est qu’il ne s’agit pas seulement une question de puissance, mais aussi d’idées : la manière d’aborder le monde, la culture, est très différente. Souvent la narration franco-française semble très éloignée du monde alentours, ce qui limite sa portée.

La première grand différence, c’est la perception du monde, la carte. Selon les définitions l’Europe va jusqu’en Russie, ou bien seulement jusqu’aux républiques baltes. Au sud, elle s’étend jusqu’à la mer noire (Roumanie), et Chypre dans la Méditerranée. J’ai l’impression que beaucoup de Français sont restés à la version du traité de Rome, où la frontière est se trouvait en Allemagne.

La seconde, liée, est la perception du temps : les années 80, avec leurs bizarreries ont été un peu les mêmes partout, les descriptions de la Yougoslavie de l’époque, de l’Allemagne de l’Ouest coïncident assez bien avec ce que j’ai vécu à Genève, à quelques kilomètres de la frontière française. Pourtant d’un côté il y a eu François Mitterrand, de l’autre il y a eu la chute du rideau de fer, la réunification de l’Allemagne, la guerre en Yougoslavie.

Durant ce laps de temps, l’Allemagne est passé de territoire mineur à celui de centre de gravité économique, géographique et culturel. C’est le seul pays qui chevauche l’ancienne séparation est-ouest et qui se trouve donc à l’interface entre deux mondes. Berlin est passé d’une bizarrerie géopolitique au statut de capitale. Comme beaucoup de choses ont été reconstruite, c’est aussi une ville nouvelle, jeune, bref un endroit cool. Là où la ville de Berne a longtemps cherché à émuler Paris, Zürich brigue le titre de petit Berlin.

Dans le discours Français, l’Allemagne est souvent cantonné à rôle économique avec la France comme leader culturel. Cette vision de la culture, indépendante de l’économie me semble très naïve. Lorsque nous avons fait les démarches pour notre mariage, il nous a fallu traduire des documents serbes dans une langue compréhensible par les autorités zurichoises. La traduction vers l’allemand était la moins chère, car la plus commune, plus commune même que l’anglais. Le nombre de serbes allant travailler en Allemagne est tel que le terme Gastarbeiter (travailleur invité) est passé dans la langue courante. C’est la destination la plus prisée parmi ceux qui cherchent un emploi à l’étranger.

Cette influence économique n’est pas nouvelle : la Bosnie-Herzégovine utilise encore des mark-convertibles. Même si ces relations sont d’abord économiques, elles ont un gros impact culturel : au niveau de la langue d’abord, mais aussi au niveau social. L’étalon de la société qui fonctionne parle allemand ; si l’on consulte le classement des villes en termes de qualité de vie, parmi les dix premières, cinq sont germanophones.

Une autre différence marquante est le rôle de la technologie. On parle beaucoup de la NSA et de l’espionnage en ligne, en Allemagne le parti pirate est au gouvernement. La Conférence est une des deux rassemblements mondiaux où ces thèmes sont abordés. C’est plus qu’une conférence académique, on y trouve une variété de thèmes, quelque part entre culture et technologie, de nombreux y tiennent stand. Longtemps basée à Berlin, elle a à présent lieu à Hambourg. La scène démo y porte le titre de Echtzeit Kultur (culture temps-réel).

Lorsqu’on parle de culture, il est très tentant de se centrer sur les classiques, pourtant si on regarde le passé, de nombreux mouvements culturels ont émergé de ce genre de scènes. Ces cultures nouvelles sont aussi des idées que les expatriés peuvent rapporter dans leur patrie, qui a déjà sa propre culture classique – souvent très influencée par la France d’ailleurs.

Le rapport à la culture traditionnelle est aussi différent. Un exemple insolite est le Dirndl ; il s’agit d’une robe traditionnelle portée dans le sud de l’Allemagne et l’Autriche. C’est aussi un vêtement à la mode depuis les années 2000 – principalement pour des évènements comme la fête de la Bière – il est devenu suffisamment cool pour qu’on en trouve sur les sites de vente en ligne ou comme modèle de marques branchées à l’aéroport.

Je trouve cela intéressant car je n’ai pas observé de phénomène similaire dans la monde francophone et ce n’est pas une tendance originaire de Berlin, bien au contraire. Dans la culture française, le seul régionalisme qui est mis en avant concerne la nourriture, on tolère avec peine le fait que les gens du sud aient un autre mot pour le pain au chocolat. Le régionalisme français est aussi très défensif : la tradition locale est faible et fragile, elle doit être protégée par l’État et des mécanismes légaux (AOC).

Le rapport à la langue est aussi très différent. Il y a beaucoup de ressortissants d’ex-Yougoslavie à Zürich, et il est donc courant d’entendre une conversation de ce qui fut le serbo-croate. Cette langue a officiellement cessé d’exister avec la guerre ; chaque pays possède à présent sa propre langue, sa petite académie qui renforce l’identité nationale en accentuant les différences. Évidemment les gens continuent de communiquer, mais on évite de nommer la langue, qui est donc juste la langue.

Si l’allemand est la langue la plus parlée en Europe, elle n’est de loin pas aussi uniforme que le Français, qui connaît très peu de variations à l’intérieur de la France. Il y a de grandes différences entre la langue parlée à Berlin, à Münich ou à Vienne, sans parler du Suisse-Allemand. Les suisses utilisent une expression inspirées du français pour les pommes de terres (Erdapfel/Herdöpfel), les allemands du nord le mot allemand officiel (Kartofeln), les autrichiens le même mot que les hongrois et les serbes (Grundbirne/Grumbeer), même langue, différentes sphères culturelles…

Cela donne une grosse différence d’attitude : d’un côté, des langues parlées dans des pays multiples avec des variantes, la relation entre identité nationale et langue un sujet qu’on évite, de l’autre une langue qui est avant tout le cœur de l’identité nationale d’un pays. Je me suis assez fait corriger mon français (souvent à tort) par un français, ou bien au contraire complimenter parce que je parlais bien le français [pour un étranger] pour considérer la notion de francophonie comme une construction théorique plus qu’une partie de la culture française…

4 thoughts on “En dehors de l’hexagone”

  1. Très intéressant.

    Juste à propos de la francophonie, elle n’est nullement une partie de la culture française, mais bel et bien une construction théorique comme tu dis, et surtout une construction politique.

    Sous la troisième république, il y a eu non seulement cette éradication des langues régionales, mais aussi cette uniformisation du français dans tout le pays.
    Il s’agit bel et bien de changer l’identité culturelle du reste de la France pour qu’elle soit en adéquation avec celle de Paris.
    Par bien des égards, le reste de la France est une colonie de Paris. Les mêmes techniques de façonnage des mentalités pour asseoir son pouvoir sur le peuple “conquis” ont été utilisées sur le territoire français ou dans les colonies.

    C’est du même ressort que quand un pauvre con nous dit que quand on devient français, alors nos ancêtres sont les Gaulois.

    Heureusement, ce n’est pas la norme, et les Français me font bien rigoler quand ils nous parlent de richesse de la langue quand tout a été fait depuis des siècles (depuis la création de l’Académie ?) pour appauvrir la langue française, que ce soit figer son orthographe, ridiculiser les régionalismes et autres.
    Et effectivement comparé à l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le japonais (pour ne parler que des langues et cultures avec lesquelles je suis un peu familier) la situation du français est désolante.

    Et après on vient de parler de protéger la langue française, sauf que ce n’est pas de l’anglais ou de je ne sais quoi d’autre qu’il faut la protéger, mais bien de ses “hautes instances culturelles” qui se la sont appropriée.

    /rant off.

  2. C’est toujours intéressant quand on est “à l’intérieur” d’avoir l’opinion de gens de l’extérieur, et encore mieux des “marges”, qui connaissent bien l’extérieur. Depuis que je suis Alsacien je vois aussi le reste de la France différemment.

    La France traverse une période de déprime, qui alimente son propre auto-dénigrement, et des réflexes de défense contre l’extérieur. On en appelle à la fois à la tradition centralisatrice, voire colonisatrice parisienne évoquée par David, qui doit remonter au moins à Louis XIV, à la nostalgie des Trente Glorieuses, à notre ancien leadership intellectuel (pas mal exagéré, c’est l’autre aspect de la déprime), aux anciennes batailles symboliques du pays, parfois incompréhensibles pour l’extérieur (cette histoire de laïcité).

    D’avoir toujours été un grand pays centralisé, puis un Empire, ne nous a pas ouvert sur l’extérieur. Nous sommes nuls en langues avec une raison, et jamais été un pays d’émigration qui nous donnerait de nombreux liens avec l’extérieur. (Ça change… dans les couches éduquées qui profitent de la mondialisation.)

    Et depuis soixante ans nous nous tapons un complexe d’infériorité envers les États-Unis, mais aussi l’Allemagne à présent.

    On ajoute la nullité de nos politiques qui n’ont JAMAIS été capables de coopérer entre eux comme en Allemagne, ou de réfléchir vraiment au futur, et de nos médias (c’est lié). Je ne vois pas d’échappatoire, je suis pessimiste sur les prochaines années.

    D’un autre côté la maladie ne frappe pas que nous. L’extrême droite, la peur de la mondialisation, la peur du déclassement des classes moyennes, l’anti-intellectualisme… montent partout. (Je me demande quelle part a le vieillissement général de l’Occident.)

    Pour revenir à l’homogénéité culturelle : j’ai l’impression qu’elle est moins réelle qu’on ne le voit par le prisme parisien. La langue a été imposée de force partout au XIXè (d’où l’homogénéité du vocabulaire) mais par dessous il n’y a pas tant que ça en commun entre Alsaciens (influence germanique), Bretons (celte), Marseillais, Parisiens (melting pot), et je ne parle pas des îles. Un de nos drames est effectivement que Paris se soit imposé comme la référence pour tout. La décentralisation ne s’est pas accompagné d’une volonté de réellement casser notre centralisation excessive, qui s’autoalimente (effet cumulatif des réseaux).

    Ta remarque sur le régionalisme tombe juste : hors nourriture, ce n’est que du folklore. Les langues régionales ont le malheur d’être déjà moribondes, donc déjà passées par pertes et profits par beaucoup (en Alsace, mes enfants ne peuvent pas apprendre l’Alsacien à l’école, au mieux l’Allemand standard). Quand aux variations d’accents ou de vocabulaire locales, je me dis que c’est mieux toléré depuis ‘Bienvenue chez les Ch’tis’ et les contacts plus fréquents avec les Québécois (merci Internet). Vivement que les Africains francophones arrivent en masse sur le net avec leur vocabulaire propre.

    • La peur de l’étranger, le repli sur soi est présent un peu partout, c’est un phénomène général.
      La centralisation en France n’est pas que géographique, les grandes écoles, l’académie, les grands groupes comme Alsthom qui font presque partie de l’état.

      • Un de mes profs d’histoire avait dit que Paris était devenu la capitale économique parce que c’était la capitale politique, à l’inverse de pas mal d’autres pays. Forcément tous les grands organismes et les sièges s’y retrouvent, et c’est bien une de nos plaies.

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