La carte, le territoire, les trolls…

The Fremont Troll Steve Badanes, Will Martin, Donna Walter and Ross Whitehead, 1990. Ferroconcrete, 18-feet tall. Under the north end of the Aurora Street Bridge, Seattle, Washington.

Alias a écrit il y a quelques temps un billet intitulé Abandonner le terrain aux trolls qui m’a fait réfléchir: d’abord parce que je suis, depuis des années, une personne qui fuit les forums et autres communautés, et de l’autre parce que la métaphore du terrain pour parler d’une communauté en-ligne me semble, glissante.

Comme le fait remarquer Alias, lorsque les trolls débarquent, les gens normaux ont tendance à simplement partir, ce qui est logique : débattre avec les trolls est un exercice sans intérêt, leur but est de générer plus de débat, et d’obtenir une victoire qui est généralement définie par le silence de leurs opposants.

Le problème c’est que la notion de Troll est subjective : les bons arguments de l’un sont des verbiages hostiles de l’autre. Si certains aiment bien l’idée de règles de discussion courtoises, l’application de ces règles sont un puissant outil pour le troll, qui peut réduire le débat a un match de tennis avec un système de points, et déclarer victoire lorsque son opposant a dépassé une ligne arbitraire tracée dans le sable. Au mieux, on finit avec des pinaillages sémantiques stériles (lien en anglais).

Raisonner de manière structurée est un exercice compliqué et même à l’intérieur d’une culture, les systèmes sont différents : ce qui est valide dans un contexte religieux, moral, légal ou scientifique n’a pas grand chose à voir. Il y a des discussions où le viol de la seconde loi de la thermodynamique vaut le point Godwin…

Alias remarque à la fin de son billet que Après, je suis à peu près certain que, de temps à autre, je fais moi-même le troll ; dans ce genre de cas, il ne faut pas hésiter à me le mentionner. C’est aussi le cas pour moi, j’ai assez peu de patience pour les principes généraux et les généralités creuses. Je ne suis pas réellement convaincu que demander à l’assistance de me dire quand je suis un troll soit un bon signal, je soupçonne que toute personne susceptible de juger de ce fait aura probablement quitté la discussion depuis un bon moment, et c’est accuser l’autre d’être un troll, est aussi une manœuvre de troll…

Donc j’évite les forums et je discute surtout en privé, que ce soit en ligne ou de vive voix. De fait, je suis quelqu’un qui a tendance à réfléchir longtemps, donc je préfère écrire un billet de blog si un sujet m’interpèle. Le temps et l’énergie nécessaire pour écrire dans ce format est un relativement bon filtre, je pense. Ce blog est suffisamment confidentiel et spécialisé pour que le troll soit rare, je n’ai eu droit qu’à une seule instance, un billet sur le mariage gay.

Ce que je trouve intéressant, dans le billet d’Alias c’est qu’il parle de territoire, une métaphore assez problématique sur le web. Lorsque des trolls débarquent dans une communauté et font fuir les gens, ils ne prennent pas un territoire, ils détruisent une ressource virtuelle partagée par des gens réels. Un territoire a une valeur indépendamment de sa population, sur le web, une communauté dépeuplée n’a aucune valeur.

L’espace public au sens large, i.e. accessible à tous et sans réel contrôle n’est pas exactement un lieu fréquentable, plutôt qu’un territoire, je parlerais des eaux internationales. Les plate formes sociales n’ajoutent qu’un très fin vernis de civilisation avec en prime les contraintes contradictoires de multiples états, groupes, lobby, sans parler des problèmes de monétisation. Je crains que beaucoup de larmes seront versées avant que le territoire ne soit repris…

The Fremont Troll, Seattle, Washington, 2001 © Thom Watson, Creative Commons

One thought on “La carte, le territoire, les trolls…”

  1. Le stade terminal a été atteint dans les commentaires d’articles de journaux ou de sites d’actualités (que ce soit Rue89, les DNA alsaciennes…) : poujadisme pur, troll velu plus ou moins volontaire, bile versée par des gens frustrés ou aigris, quand ce n’est pas une entreprise de comm’ à peine déguisée d’un camp ou un autre… Un être humain censé n’ira jamais poster un commentaire intelligent pour y débattre : ce ne serait que de la perte de temps. Au final le débat disparaît, les esprits les moins curieux et cultivés ne voient que des commentaires sordides et seules les idées les plus simples (sinon abjectes) surnargent.

    En fait, il faudrait revenir à la modération systématique, où toute discussion doit être argumentée, toute pique ou vacherie facile interdite, toute déblatération verbeuse refusée. Tiens, ce serait aussi un bon exercice pour des élèves de lycée.

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