Ma carrière académique

Une route abandonnée envahie par la végétation

En janvier 2007, je commençais à travailler pour Google à Zürich, après 8 ans dans le monde académique (15 si on compte le temps pour obtenir mon diplôme à l’université). Si je suis à présent très content d’avoir quitté le monde de la recherche ce n’était pas mon plan à l’origine, je me voyais plutôt devenir professeur, mais vu que ce billet est sur le thème de l’été de l’échec, je vais un peu revenir sur les raisons qui m’ont fait quitter le monde académique.

Pour obtenir un poste de professeur assistant, il faut avoir un bon dossier, ce qui se résume généralement au portefeuille de publications – l’enseignement n’a pas une grande influence. La qualité d’une publication se juge à son impact (combien de gens la citent), l’importance du contexte de publication (journal, conférence), et le prestige des co-auteurs. Comme il est très difficile de juger de la qualité d’un papier sans le lire, la quantité de papiers joue un rôle très important.

Durant mon post-doc au Japon, j’ai simplement réalisé que mon dossier n’était pas assez lourd, i.e. je n’avais pas assez de publications pour obtenir un poste dans une université raisonnable, et j’avais simplement le choix entre tenter ma chance dans ces université de troisième zone (par exemple au fin fond des États-Unis) ou bien passer dans l’industrie, ce que j’ai fait.

Je n’ai jamais eu l’impression d’être un mauvais chercheur : j’ai publié mon lot de papiers, travaillé dur, mais la direction dans laquelle je voulais rechercher n’était pas adaptée au monde académique, et je n’avais pas envie de m’adapter pour devenir un chercheur qui publie beaucoup d’articles. Mon moment d’épiphanie est survenu lors d’un séminaire de chercheurs francophones à Tōkyō, un français. m’a posé durant le repas une question à laquelle j’étais incapable de répondre : est-ce que tu fais de la recherche fondamentale ?.

J’ai toujours trouvé la première question qu’une personne vous pose très intéressante. Je ne parle pas des questions rhétoriques comme comment ça va ? mais de question où une réponse est attendue. Au Japon, la question est souvent quelle est votre relation par rapport à X ?. Est-ce que je faisais de la recherche fondamentale ? probablement pas, je travaillais sur la tolérance aux pannes, qui est un problème pratique, qui plus est j’essayais d’attaquer le problème de manière pratique. Ça n’était probablement pas la bonne réponse car le niveau d’intérêt de mon interlocuteur a sensiblement diminué.

Mon domaine de recherche se situait à l’intersection entre la théorie et la pratique, d’un côté on essaye de faire des modèles sur le comportement des ordinateurs, des pannes et de prouver qu’un algorithme est correct, de l’autre implémenter des prototypes pour évaluer de manière quantitative les algorithmes. D’un côté, des mathématiques, de l’autre, de l’ingénierie. Cet aspect inter-disciplinaire était ce qui m’avait attiré, mais c’était aussi mon principal problème : tout le monde chante la beauté de l’interdisciplinarité, mais dans un monde d’experts, une personne travaillant dans plusieurs domaines sera naturellement moins avancée qu’un personne se concentrant sur un seul domaine ; un violoniste solo est bien plus prestigieux qu’un homme orchestre.

Je prenais très à cœur la partie ingénierie de l’informatique, j’ai fait pas mal d’enseignement et essayé de donner aux étudiants une idée concrète de la programmation ; dans mes papiers, j’ai toujours essayé de mettre en question le modèle et d’étayer mes papiers avec des données. Ça prend du temps. Il est parfaitement possible d’écrire un papier théorique en quelques semaines, ajoutez-y une simulation et vous doublez facilement le temps.

J’ai fini par trouver que les modèles sont souvent moins des outils de réflexions que des vaches à lait, trouvez un modèle intéressant et vous pourrez faire une bonne série de papiers. Les notations formelles sont aussi un piège, elles permettent de cacher la simplicité ou l’absurdité d’une modèle. La question de savoir si ce modèle est proche de la réalité est difficile à éclaircir et donc souvent laissée de côté, mettre les mains dans le cambouis, ce n’est pas de la recherche fondamentale.

Un aspect central de ma thèse était les algorithmes de consensus, pour lesquels il existait deux algorithmes, soutenus par des factions rivales et sises sur des formalismes incompatibles, des modèles vaguement différents. Un de ces algorithmes est utilisé au travail, mais dans sa forme la plus simple : toute la complexité du système consiste à faire marcher l’algorithme pour de vrai, i.e. ajuster l’algorithme théorique à la réalité.

Parfois, lorsqu’au travail, j’interviewe un candidat fraichement sorti de l’université, il me demande si je fais de la recherche, si le monde académique me manque. En un sens, je fais de la recherche, j’essaye de résoudre des problèmes pour laquelle il n’y a pas de solution toute faite dans un livre, mais je ne fais pas de la recherche fondamentale, je dois mettre les mains de le cambouis, et s’il y a une solution simple, tant mieux, on passera simplement au problème suivant; mon travail est de les résoudre, pas d’écrire des papiers.

3 thoughts on “Ma carrière académique”

  1. J’approuve sur beaucoup de points: la recherche académique a comme débouché actuel de produire des papiers car c’est ça qui permet de nous mesurer (et en aucun cas l’enseignement, et un tout petit peu les recherches industriels).

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