Livres réparables

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Un thème de discussion récurrent est la question des objets qui peuvent être réparés. Beaucoup d’objets technologiques sont ainsi conçu pour éviter toute intervention à l’intérieur, dernièrement, les téléphones mobiles sont construit sans que l’on puisse facilement changer la batterie. Les gens ne comprennent en général pas que rendre un objet plus facile à réparer coûte cher, et que cela ne le rend pas plus solide.

Plutôt qu’argumenter dans le vide, je vous invite plutôt à considérer un objet relativement simple et commun : le livre. Chacun en possède, ils viennent dans une variété de prix, de formes. Première constatation, les livres s’abîment facilement, mais ne sont pas réellement conçus pour être réparés : si une page est déchirée, il est impossible de simplement la remplacer, on peut tout au plus la recoller avec du ruban adhésif, à condition que la déchirure ne soit pas trop proche de la reliure et qu’on n’ait pas perdu de fragment de page. Si la reliure est endommagée, on peut la refaire, mais cela coûte en général plus cher que le prix du livre neuf, et implique en général de passer l’ancienne au massicot, ce qui, selon les marges, nuit à la lisibilité.

Il existe des livres très solides : les livres pour les enfants ont des pages en carton très épaisses, et des reliures bien plus robustes. Cette solidité a un gros impact sur le nombre de pages, un livre avec vingt pages a la même épaisseur qu’un roman au format poche, et un poids similaire. À noter que la solidité des livres pour enfants ne les rend pas plus faciles à réparer, une page déchirée reste impossible à remplacer, la reliure reste le point faible et le vernis qui protège les pages de l’humidité rend l’utilisation du ruban adhésif difficile.

Il existe des livres modulaires qu’on peut réparer, on les appelle des classeurs. Si une page est endommagée, on peut la remplacer par une copie. Si la reliure est endommagée, on remplace le classeur en gardant les pages. Il fut un temps ou la documentation technique était distribuée sous cette forme, un classeur se justifiait par le fait que la documentation technique pouvait changer, et qu’il était raisonnable que le lecteur ajoute ses propres pages. Mais un classeur est couteux : c’est de la mécanique, et les modèles de taille réduite sont encore plus chers. Le prix d’un classeur était amorti pour la documentation technique, car le tirage était faible et le système qu’elle accompagnait était plutôt onéreux. À noter que cette modularité ne rendait pas le livre plus solide : les feuilles d’un classeur sont bien plus faciles à arracher, le système d’anneaux tend à devenir lâche et à se briser.

Les romans sont souvent publiés sous différentes formes, un vrai livre avec une bonne reliure, suivi d’une édition de poche, plus petite et moins chère. L’édition de poche est beaucoup moins solide : la reliure est faible, les pages collées, le papier plus fin. Est-ce que cela gène les gens ? Non, car dans la grande majorité des cas, cela suffit ; le livre doit juste survivre à une première lecture, généralement il va ensuite prendre la poussière sur une étagère. Si c’est un bon livre, il sera prêté une douzaine de fois, et finira complètement détruit. Prix, petite taille sont des avantages qui l’emportent sur la solidité.

Un téléphone mobile peut très bien servir plus que deux ans, il y a des programmes pour les recycler et c’est une bonne chose, je ne pense pas qu’il faille consommer à tout prix. Simplement j’invite les gens qui pensent qu’il suffit d’un peu de bonne volonté pour construire un objet technologique qui soit léger, pratique, solide, et facile à réparer, d’essayer d’obtenir les mêmes caractéristiques sur un bouquin. Après tout, tout ce qu’il faut c’est du papier, de la ficelle et du carton…

8 thoughts on “Livres réparables”

  1. La comparaison pêche par un point : un livre n’est pas un objet qui devient totalement inutilisable quand une page est déchirée. De plus, tu le dis, c’est du “jetable” relativement bon marché, pas quelque chose de coûteux utilisé de manière récurrente. Les bouquins de poche que j’empruntais dans certaines médiathèques étaient re-reliés de manière beaucoup plus solide.

    Enfin, le coût écologique des smartphones est énorme, rien à voir avec un livre. Et je ne parle pas de nos balances du commerce extérieur… Si les smartphones étaient recyclables à l’infini et coûtaient 30 €, on accepterait une durée de vie de 6 mois.

    Sur le sujet de l’obsolescence, voir le post optimiste de DrGoulu:
    http://www.drgoulu.com/2013/05/01/lobsolescence-est-elle-programmee-2 : la durée de vie limitée est pour lui l’effet de la réduction des coûts, de la loi du marché, du poids des fonctions “design”… Sans voir de conspiration, c’est quand même une tendance à contrer, ne serait-ce qu’en imposant des durées de garantie assez élevées.

  2. Toute comparaison à ses faiblesse, un livre de poche dure en général une centaine d’heure, un téléphone doit fonctionner 17’000 heures. Mon propos n’étais pas de minimiser l’impact écologique, simplement d’illustrer la difficulté technique.

    Je ne pense pas que l’imposition de garanties plus longues résoudrait le problème, de tels lois pousseraient les fabricants à augmenter les prix, fabriquer des objets encore plus monoblocs (les radios militaires ont typiquement des circuits coulés dans un bloc de résine, elles sont très solides) ce qui n’aiderait pas à l’entretien ni au recyclage, et à changer les spécifications officielles (batterie) pour qu’elles soient encore valides à la fin de la durée de la garantie rallongée.

    Je soupçonne aussi que du temps que les politiques conçoivent une politique cohérente, le problème se soit déplacé: on n’a même pas de législation sur le recyclage des PCs que le concept se meurt. Si une loi passe et impose une garantie obligatoire de dix ans sur les lunettes, ça sera intéressant…

  3. La difficulté technique est liée à un coût et à des contraintes d’utilisation évenuelles (livres plus épais, téléphone moins fin…), et on ne peut pas faire l’impasse sur le poids écologique, ou simplement le coût pour la collectivité (dépenses énormes qui tiennent parfois de l’effet de mode d’abord, coût du recyclage ensuite…). C’est toute notre civilisation qui pose problème (grand turn-over, oubli des appareils anciens, marketing…), les constructeur n’étant que le symptôme.

    Les garanties plus longues, d’accord ce ne serait pas parfait, mais ce serait un progrès. Combien d’appareils qui défunctent pour un condensateur bas de gamme ? Les prix augmenteraient-ils ? Pas sûr : la concurrence fait rage, et à buget de R&D égal, on gagnerait en solidité ce qu’on perdrait en amélioration continue de la qualité d’écran. Quant aux normes de recyclages, ce sont des normes à respecter, le militaire a des contraintes spécifiques…

    C’est à notre société de savoir ce qu’elle s’impose comme contrainte : marketing roi qui mène à l’obsolescence rapide, ou prise en compte d’un minimum de pérennité du produit et de limitation du gaspillage.

    Quant à la lenteur du politique, c’est un autre problème, pas une raison de baisser les bras. Le fait qu’on ait trop peu fait pour les PCs donne justement de mauvaises habitudes aux industriels et aux consommateurs pour la suite…

  4. Le truc des mauvais condensateurs est à mon avis symptomatique: un truc qui est relativement apparent post-facto, mais qui n’était pas connu au moment de la construction des appareils, oui les fabricants ont pris un risque en choisissant ces condensateurs là, mais la différence de prix était dramatique. En plus, ces condensateurs se trouvent typiquement dans les circuits haut-tension, donc ce problème là ne se retrouvera pas dans un téléphone (il en aura d’autres naturellement).

    Quand à la différence de prix, elle est facile à estimer, prend un circuit simple genre une alimentation USB, prend le modèle de Apple, enlève leur marge (30%) et compare avec la version cheap chinoise. La différence de qualité ne se résume pas seulement à prendre des composants de qualité, le circuit doit être conçu autrement, ça veut dire plus de pièces, et donc plus cher.

    http://www.righto.com/2012/10/a-dozen-usb-chargers-in-lab-apple-is.html

    Pour l’instant la société achète avec enthousiasme et sans se poser de questions le matériel le plus cheap (qui est techniquement illégal, il viole les normes) et pille les magasins Virgin quand ils ferment. Alors comprendre ce que voudrait dire la qualité des objets tant désirés… La R&D c’est très cher, et ça implique des ingénieurs, compare le nombre d’étudiants en marketing et dans les écoles techniques…

  5. Les condensateurs : qu’ils se soient fait avoir une fois, passe encore, mais que le problème soit récurrent… Là encore si on impose que l’appareil tienne 10 et non 2 ans, le surcoût serait faible. C’est facile de voir les causes des pannes : il suffit de désosser les retours SAV par échantillonnage. Après, soit on fait comme Ford et on réduit les specs des pièces qui ne tombent jamais en panne, soit on corrige les défauts criants, et ce ne sont pas forcément les pièces les plus chères, mais souvent des choses accessoires : charnière d’un PC portable, batterie inamovible d’un iPhone… À la boîte de savoir si elle veut encaisser des couts de SAV, voire changer de modèle éco et louer des appareils chers mais solides.

    Le principe c’est de briser la course au plus bas coût, qui fait qu’on n’a plus même le choix d’acheter de la qualité. Le consommateur est stupide et voit aussi à court terme dans ses actes. Il n’y a guère que pour les voitures que je vois l’argument de la durée de garantie. En informatique, la guerre des prix fait baisser celle des disques durs personnels.

    Ça dépend aussi des domaines. En électroménager les innovations sont lentes, les machines durent des années et se revendent facilement. Collectivement, nous avons intérêt à ce qu’elle soient solides, sur le long terme on y gagne. Idem pour les voitures (une voiture non construite est égalemnt plus écologique qu’une nouvelle plus sobre qui remplace une vieille fonctionnelle partie à la casse).
    En informatique, les nouveaux besoins forcent le renouvellement. D’un autre côté la bureautique se satisfait de vieilles machines. Ensuite, la puissance des machines est sous-utilisée, ou plutôt gaspillée (quand je vois certains logiciels bureautiques qui veulent 4 Go de RAM…). Les éditeurs optimiseraient un peu plus pour viser un parc moins vite renouvelé qu’avant.

    À propos du coût de la R&D : oui c’est cher ; mais souvent secondaire par rapport aux budgets marketing.

  6. Si tu dois attendre 10 ans de SAV pour savoir si une pièce fonctionne en production, ça représente un énorme risque monétaire, rien qu’avec les durées de garantie actuelles, l’affaire des accumulateurs de Sony a méchamment entamé les réserves de l’entreprise, ça ne l’a pas tué, mais ça risque fort d’être une cause de sa disparition prochaine. C’est le genre de mesures qui va rendre les entreprises très frileuses, elle peuvent se protéger en prenant des assurances, mais les primes se répercuteront quelque part. C’est probablement pas tragique pour les téléphones mobiles, mais c’est plus ennuyeux pour les panneaux solaires, et les différentes branches de technologie sont liées.

    Et ensuite tu peux répéter qu’une batterie remplaçable c’est mieux, mais ce sont des connecteurs, des trappes, qui rendent l’objet plus délicat, réparable != solide, ce qui était l’objet de ce blog initialement.

    Théoriquement, on pourrait effectivement optimiser le logiciel plus, de fait je bosse dans une des rares boîtes qui le fasse assez systématiquement. Ça implique des ingénieurs qui sont en pénurie. Ça implique aussi de virer beaucoup de technologies de développement récentes (lire on code en C++) et que d’une manière où d’une autre le coûts de développement vont augmenter sensiblement. Cela dit, personnellement, ça m’arrangerait…

  7. Qu’on ne me dise pas que faire des PCs garantis 5 ans ou des lave-linge garantis 10 ans serait hors de prix. La garantie n’est elle-même qu’un outil contraignant, et il y a pas mal de mentalités et habitudes à changer, dans les concepteurs, les distributeurs comme les consommateurs.

    Pour les technos nouvelles ou évoluant vite, évidemment il n’y a pas de recul énorme. Mais une innovation impose toujours un risque, à intégrer au prix. Là c’est toujours le consommateur qui le paie (certes il paie toujours au final, mais il vaut mieux que ce soit étalé sur tous et clair et net).

    Oui ça fera des produits dont chaque exemplaire sera plus cher. Mais (je me répète) au niveau de la société il vaut mieux des produits fiables sur le long terme, surtout s’ils requièrent beaucoup de ressources. Je reprends les voitures : qu’elles soient globalement fiables pendant 10 ans EST une bonne chose. Tant pis si les industriels ont du mal à renouveler le parc (l’argent libéré ira à d’autres industries), et à chacun de voir s’il est prêt à payer cher les dernières innovations quand le besoin principal est satisfait par un modèle plus basique ou ancien (logique du « good enough »).

    Plein de choses polluent ces calculs à grande échelle : pollution générée délocalisée loin du consommateur, merdes pas chères remplaçant les produits solides, ou les cantonnant au haut de gamme, sans que le consmmateur en devienne conscient…

    Les Etats pourraient imposer des TVA ou écotaxes différentes en fonction des durées de garantie histoire de pousser à la roue. Ou imposer que les parties les moins fiables puissent être réparées aisément : batteries ou accus redevenant des consommables (avec mesures pour que ce ne soit pas une rente), autoriser un démontage facile… En plus il y a pas mal d’emplois à garder dans le SAV. Certes pas de la tarte à faire au cas par cas.

    À propos des panneaux solaires : les grands sont là pour des décennies, donc ils DOIVENT être fiables ; les petits sont là pour économiser de l’énergie, donc se doivent aussi d’être fiable sinon la production coûte plus cher que l’énergie économisée (hors créneau de l’alimentation des zones non électrifiées).

    Pour la batterie non remplaçable qui évite des pannes : il faudrait comparer un iPhone et un équivalent de Samsung pour voir si les connecteurs supplémentaires sont une source supplémentaire majeure de panne. Je n’ai pas l’impression que ce soit le point de fragilité majeur de mon smartphone, par contre je sais que la batterie EST un point faible, surtout sur le long terme. Évidemment, si on avait des appareils moins gourmands, qui ne fassent pas de vidéo.

    D’autre part, si une batterie n’est pas remplaçable, ça a de fortes chances de ne pas être aisément recyclable — gênant dans l’électronique.

    Pour l’optimisation du soft, j’ai un vieux billet là-dessus :
    http://www.courtois.cc/blogeclectique/index.php?post/Hardware-contre-meatware

    qui parle à la fin d’une certaine entreprise qui a tout à gagner à optimiser à fond. Mais c’est un compromis à faire entreprise par entreprise, et contre la logique économique (vendre des fonctionnalités) : la contrainte d’optimisation *au niveau global* doit se faire par la loi.

  8. Je doute que qui que ce soit ait une idée précise des implications en termes de coûts d’augmenter la durée des garanties. Mon estimation pifométrique serait que pour l’électronique, concevoir un truc qui tienne bien 10 ans, ça triplerait le prix de fabrication, mais vu que le coûte de fabrication n’est que 20%, ça voudrait dire +60%, si on compte +40% pour les frais de support additionnels (notamment le support), donc un prix doublé ne me semble pas déraisonnable, surtout pour un appareil qui va avoir une durée de vie multipliée par cinq. Est-ce que c’est hors de prix? Aucune idée…

    Pour le taux de pannes, les pannes de composantes électroniques sont plutôt rares (le cas des condensateurs est l’exception), en général ce qui casse dans un appareil, ce sont les pièces mobiles (disque, connecteurs, trappes). Chaque pièce discrète a une probabilité de tomber en panne, et la probabilité que l’appareil tombe en panne est le produit: moins de pièces veut dire moins de chances de pannes. C’était le gros avantage d’Apple contre Blackberry: 4 boutons contre 30… C’est aussi l’avantage d’une pièce soudée en place plutôt que via un connecteur, que ce soit une batterie ou une barrette mémoire, dans un cas tu as carte + soudure + connecteur + connecteur + soudure + composant, dans le second, tu as carte + soudure + composant. Apple bat chaque année tous les autres fabricants pour la satisfaction du service après vente.

    Je ne comprends pas très bien comment tu peux forcer l’optimisation du soft par loi? Les rares lois qui forcent un niveau de performance, sont liées à la pollution, et sont basées sur des mesures plutôt bien comprises, l’émission de gaz toxiques d’un côté et l’énergie utile développée par le moteur. Est-ce que la loi va fixer une quantité de milli-watts par FFT?

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