Parler la bouche fermée

Quand je bossais au CERN, une collègue roumaine m’a demandé si les Français comprenaient les deux mots úhúh et nùhnùh, et j’ai été surpris d’apprendre que non. J’avais toujours eu l’impression qu’en Suisse, tout le monde comprenait ces deux “mots”. Ici au Japon le problème c’est un peu compliqué pour moi vu qu’en mode informel, que je viens de commencer, oui ce dit úhn, alors que non se dit ùhùhn. Je dois avouer avoir de la peine à prononcer ce dernier de manière intelligible pour un Japonais.

Comme quoi on peut transmettre pas mal de nuances sans ouvrir la bouche…

petit_darma

Petit Daruma…

Petit Daruma

Dans la confusion de mon arrivée, je n’ai pas pu remplir une des obligations, celle de dessiner un œil. Mon ex-collègue japonais du CERN m’avait donné un petit gateau surmonté d’un 達磨( Daruma). Un Daruma est une petit poupée ronde de couleur rouge, ce sont des porte-bonheur, ou plutôt il servent à réaliser des vœux. Le principe est simple, normalement, le Daruma est acheté sans œ¡l, on lui peint le premier œil en lui explicant le vœu, et si le vœu se réalise, on peint le second. Le mien était arrivé avec déjà un œil peint, je lui avais demandé d’arriver sans encombres au Japon, il a visiblement bien mérité son second œil.

Sinon, j’ai remarqué ces jours une série de post anonymes vides depuis l’adresse IP 24.2.95.195, j’avoue ne pas très bien comprendre. Peut-être une forme de spam minimaliste?

私は 今 自転車が ありますJ’ai un vélo

Les vélos (自転車) sont très populaires ici au Japon. Mais leur utilisation est relativement différence de celle faite en Suisse. Cela ne veut pas dire que le vélo est utilisé comme accessoire d’arts martiaux, comme pourraient le laisser croire certains personnages de Ranma ½, mais simplement que le vélo est ici est considéré non pas comme un moyen de transport per se, mais plutôt un accessoire pour piéton. Donc les gens font du vélo, lentement, sur le trottoir, le parapluie à la main, avec les pneus quasiment à plat. On peut même acheter des supports pour fixer le parapluie au guidon. Vu le fort vent qu’il y a parfois ici, j’imagine que c’est une bonne manière de mourir digne des Darwin Awards.

自転車

Pourquoi vous parle-je de vélo ? Comme le titre l’indique, de manière plus ou moins intelligible, j’ai un vélo à présent. La traduction exacte du titre serait plutôt, à propos de moi, maintenant un vélo existe. La structure des phrases japonaise est assez amusante, mais on s’y habitue.

Trouver un vélo à mon goût n’est pas chose facile, ici. En effet il y a fondamentalement deux modèles de vélos pour adulte. Le vélo de ville, et le VTT. Le premier a des pare-boues, mais seulement six vitesses, ce qui, vu que JAIST est en haut d’une colline, n’est pas exactement idéal pour moi (sans parler de la résistance du cadre). Le second n’a ni phares, ni porte bagages, mais au moins des vitesses et un cadre un peu plus robuste. Je me suis résolu à prendre un VTT et d’y ajouter un panier à l’avant et un phare. Au moins j’aurais un moyen de déplacement, car JAIST est dans un endroit plutôt reclus.

Comme disait un de mes professeurs de math à l’uni, à présent j’ai un vélo et un ordinateur portable je suis maître du monde. Ok, lui parlait de calculatrice, mais bon, il faut vivre avec son temps…

判子Hanko

Je suis entré dans un petit commerce non loin du temple. En me voyant, la vendeuse à souri et sorti de derrière l’étui, lui même emballé dans du papier blanc: ma commande avait été réalisée, l’判子 était terminée. La vendeuse s’empressa de m’en faire une démonstration sur une feuille de papier, après mon hochement de tête satisfait, elle le rangea dans son étui capitonné de rouge et d’or.

判子 (Hanko)

Une est un sceau, un tampon utilisé en lieu et place des signatures au Japon. Une personne peut typiquement en avoir plusieurs, certaines sont préfabriquées, mais celles utilisées pour les transactions bancaires sont taillées sur mesure. La mienne est taillée dans du bois (les moins chères), et porte mon prénom gravé en katakana.

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Le retour de Hans Schaudi

hans_schaudi

Chacun d’entre nous à ses madeleines, qui font remonter des souvenirs enfouis depuis longtemps. L’avantage des madeleines c’est que c’est bon à manger, dans mon cas le déclencheur a été une prestation d’acteur si mauvaise qu’elle fait passer le jeu Keanu Reaves pour expressif. Étonnamment, cet honneur douteux ne revient ni à un film de science-fiction ni même à une œuvre d’art et d’essai, mais aux vidéos de ma méthode de Japonais, みんなの日本語 (Minna no Nihongo).

Chaque jour m’inflige donc un nouvel épisode des aventures de Mira-san, le gaijin de l’histoire. Je n’ose imaginer ce que ce personnage évoquerait à un Japonais, vu que déjà moi, je le trouve (dans les films) irritant au possible. Il est joué par un acteur qui me fait regretter les films du cours d’allemand d’antan Vorwärts. Ah ! Que n’ai-je apprécié la richesse de ton de Hans Schaudi, l’expressivité de Lieselotte Meyer ou la jovialité de Lumpi !

Bon il est temps d’aller dormir, demain j’y retourne…

Des films pas vus…

Avec mon départ au Japon, j’ai raté la sortie du dernier Star Wars, mais aussi du film du guide du routard galactique. Pour le premier, je dois avouer que je n’ai en fait jamais vu les trois films récents (i.e 1 à 3 dans l’ordre chronologique de l’histoire). Quelque part les échos des deux premiers ne m’ont pas fait envie, et je n’ai simplement jamais eu de raison sérieuse d’aller les voir et les critiques du film ne m’encouragent pas vraiment. Je réalise aussi que mon personnage préféré était Han Solo. Quelque part l’histoire de la dynastie qui a engendré un idiot comme Luke ne vaut pas la peine. Si je suis d’humeur tordue, je regarderais le DVD en japonais. Au moins il s’agira d’un challenge intellectuel.

En ce qui concerne le guide du routard galactique, j’avais beaucoup aimé le livre ainsi que la série radio. Je ne me suis jamais réellement fait d’illusions sur la qualité d’un éventuel film basé sur cette œuvre dès le moment que j’ai su qu’il serait produit à Hollywood. Ma crainte n’a jamais concerné la fidélité à l’œuvre, que ce soit le livre ou les histoires à la radio, les deux sont de toute manière plutôt différents. Le problème est simplement l’humour.

Ce qui m’avait plu dans le guide du routard était les traits d’esprits, et le ton irrévérencieux et absurde de l’histoire, qui se moque beaucoup de différentes communautés et dogmes, que ce soit les religieux, les physiciens ou les gens du marketing. Ce que j’avais vu de la bande annonce m’a confirmé dans mes craintes: de l’humour basé sur des baffes à répétition, avec des blagues standard américaines (qui passent très bien dans un film comme Shrek). Parfois je me demande si hollywood ne devrait pas faire standardiser son humour par l’ISO. Il y a naturellement eu des critiques plus ou moins sévères. Ce qui a enfoncé le clou en ce qui me concerne, c’était l’article suivant que j’ai trouvé en suivant un lien publicitaire sur slashdot, il pointait sur un article qui interprète de manière religieuse le film du guide du routard galactique.

Cet article répond pour moi à un certain nombre de questions, malheureusement pas celles auxquelles les auteurs aimeraient répondre, mais il ne faut pas trop en demander non plus. Chaque fois que Hollywood adapte un roman que je connais, il est toujours transformé. Je comprenais certaines transformation, comme le besoin d’accélérer l’action, de rajouter des personnages féminins pour être politiquement correct, et d’une manière générale de mettre des tops-models partout car soyons honnêtes, on ne veut pas d’histoires avec des gens moches. La transformation qui m’échappait était celle qui rendait l’histoire biblo-compatible. C’est à dire qu’on puisse retrouver dans le film les thèmes chrétiens. Le public ne veut pas réellement de nouvelles histoires, comme les enfants, nous voulons souvent qu’on nous raconte notre histoire préférée. Le jeune héros sauve la princesse et le pirate l’épouse.

Même si toute la culture occidentale est influencée à un niveau ou un autre par la bible, le guide est plutôt irrévérencieux envers les religions: si on y trouve de nombreuses, elles sont immanquablement absurdes et arbitraires et au mieux innoffensives. Passer de cela à quelque qui puisse servir de soutien à un prêche avec citations des versets est un tour de force, même si il implique deux intermédiaires – il est clair que l’auteur du prêche ne pourra ou ne voudra jamais lire le livre. Enfin, je suppose que cela signifie que le film a un public, cela ne m’inclut visiblement pas. J’aurais préféré que cela n’implique pas le masacre d’un livre que j’aime beaucoup, mais objectivement je ne suis pas dans le public cible.

En fin de compte, la chose la plus intéressante est la présence du lien sur slashdot. Je doute sérieusement que le fait qu’un film basé sur une œuvre fétiche puisse servir de base a une argumentation vaguement chrétienne ne vas pas faire découvrir la foi à les hordes de geeks qui lisent ce site. Pas que je surestime les capacités critique du lecteur de slashdot moyen, mais ils ont déjà un dogme. Donc soit on a affaire à un éditeur très naïf, soit à un lien généré automatiquement. Dans ce cas, c’est l’aube d’un nouveau monde, nous avons déjà du prosélitisme généré par ordinateur, nous aurons bientôt des prêches générés automatiquement. Maintenant, ce qu’il me faut c’est un moine électronique pour croire ceux-ci.

Bain chaud

Ce week-end, j’ai eu l’occasion d’aller deux fois dans un . Avec la nourriture, c’est à mon avis le point fort du Japon. Les sentōs sont des bains chauds publics. Certains sont thermaux et offrent des eaux issues de sources volcaniques, on les appelle alors des . En gros, un sentō est un croisement entre une salle de bain et un centre de bain. Ils sont en général pas trop cher (celui auquel j’ai été dimanche à couté ¥ 350). Il y a deux zones, une par sexe et à l’intérieur on se balade nu. Le bain lui même comporte une zone pour se laver, avec des petites chaises en plastique et un tuyau de douche et un miroir, là on se lave et une fois propre, on se rend dans la zone de bain à proprement parler. Si ceux que j’ai visité ne sont pas très grand, ils offraient en général une variété de bains à l’intérieur et à l’extérieur et un sauna. Rien pour nager, mais pour se détendre, c’est très sympa.

Que mangent les carpes?

Aujourd’hui, il a fait beau à nouveau. J’ai donc profité du soleil, et mangé mon au bord d’un petit étang au pied du château de Kanazawa. Les gens ici n’aiment pas le soleil, les femmes portent déjà des ombrelles, et les hommes resent à l’ombre, ce qui fait que j’était quasiment la seule personne à cet endroit.

Étang aux carpes

Une question que je me suis posé, c’est de quoi vivent les carpes fort abondantes dans cet étang. Est-ce que l’étang leur fourni leur nourriture, ou bien est-ce qu’un employé de la ville diligent vient les nourrir chaque matin? À moins que, comme les pigeons, ils sont nourris par la nourriture que les gens leur donnent. Je suppose qu’une carpe ne doit pas nécessiter beaucoup de nourriture, c’est pas à la vitesse ou ils se déplacent qu’ils vont brûler des calories.

La machine à théTea machine

Les personnes qui font des interfaces utilisateurs devraient être forcées à vivre quelques temps dans des pays étrangers, surtout ceux qui aiment les power-features. Hier j’ai passé un bon quart d’heure à essayer de faire sortir de l’eau chaud d’une channe à eau chaude. En Suisse, ces machins sont simplement un récipient thermos avec une pompe, et le liquide chaud sort quand on pompe. Au Japon, ces choses sont beaucoup plus sophistiquées: elles maintiennent l’eau à une température précise, et incluent une pompe électrique. Elles ont aussi des fonctions de réveil, et probablement d’autres qui m’échappent. Le problème c’est qu’au lieu d’un bête bouton, il y en a cinq avec presque autant de diodes lumineuses, un code de couleur qui m’échappe, et naturellement du texte en idéogrammes. J’ai naturellement essayé de presser chacun des 5 boutons, peine perdue, cela a changé l’état des diodes, déclenché un timer, provoqué une petite musique, mais pas fait sortir de l’eau. La clef de la réussite est que pour faire sortir l’eau chaude tant désirée, il faut appuyer sur deux boutons en séquence. Soit il s’agit d’une sécurité pour éviter que l’on se brûle par accident avec l’eau chaude, soit c’est un design particulièrement mauvais.

Sinon, ce matin sera mon troisième cours intensif de Japonais, comme le titre le suggère, ils sont intensifs, trois heures chaque matin, et au moins autant de temps l’après-midi pour faire mes devoirs. Entre ça et les restes du jet-lag, je suis passablement fatigué.

Se faire croquer la gueule

La dernière partie de mon voyage consistait à prendre le train de l’aéroport d’Osaka jusqu’à la gare de Kanazawa. Comme j’ai fait le trajet un jour de semaine durant les heures creuses, le train était plutôt vide, il y avait surtout un groupe de femmes quinquagénaires. Une des caractéristiques de ce genre de personnes, c’est qu’elles me considèrent comme une bête curieuses, et je soupçonne que là, comme souvent, elles ne se sont pas privées de faire des commentaires à mon sujet.

Mon voisin de siège était un cadre dans la quarantaine, épuisé, qui s’est empressé de tirer le rideau de la fenêtre près de laquelle il était pour pouvoir dormir, je me suis donc mis à regarder par la fenêtre de côté opposé (je ne voulais pas m’endormir de peur de rater l’arrêt). Ce faisant je me présentait de profil à la femme assise du côté opposé qui durant la première partie du trajet avait dormi. Assez discrètement elle a sorti un petit cahier et commencé à dessiner.

Il m’a fallu un bon moment pour le remarquer, vu l’état de déliquescence de mon cerveau, mais même dans cet état, on finit par remarquer quand quelqu’un vous observe. Je ne suis pas naturellement pas certain qu’elle me croquait moi, mais vu l’angle de son regard que j’observais à mon tour du coin de l’œil, je ne voyais pas tellement ce qu’elle aurait pu dessiner d’autre, au Japon plus qu’en Europe, j’ai des allures de créature étrange.

Nous avons continué un bon moment ce jeu silencieux, elle me dessinant, et moi regardant le paysage en faisant semblant de rien. J’aurais pu lui parler, mais je n’étais pas en état de tenter une conversation en Japonais, et je voyais mal quoi lui dire de toute manière. Après un moment, toujours sans un mot, elle a rangé ses affaires de dessin, et je suis descendu à l’arrêt suivant.

Quelque part au Japon, il y a un dessin de moi que je ne verrais jamais…